Lettres de Lémurie
3 juillet 2015 - Cultures Livres commentaires   //   2279 Views   //   N°: 66

Lucien Xavier Michel-Andrianarahinjaka,
Le système littéraire betsileo,
thèse de doctorat ès lettres (Université de Bordeaux III, 1981), éditions Ambozontany, Fianarantsoa, 1987, 993 p. 

Dans l’air de Lémurie, la littérature orale fait office d’oxygène. Ainsi cet impressionnant ouvrage de feu Michel-Andrianarahinjaka, professeur émérite non moins président de l’Assemblée nationale de 1977 à 1991, souvent cité par ses initiales.

Dans une première partie, LXM-A dégage des perspectives théoriques dans le maquis du « système littéraire betsileo » et en classifie les genres littéraires de façon la plus exhaustive : les isa, le dombolaña, le kalambalala, le fampariahitsa, le kipotsaka, etc… Il distingue les genres selon les modalités de réalisation (chantés ou non, rythmés ou non, déclamés ou dits sur un ton neutre), selon les contextes rituels ou non, et, bien entendu, du contenu narratif ou non.

Dans une deuxième partie, il présente une très riche tradition littéraire, une geste de la 

catégorie des Isabe, relatant les péripéties d’un personnage historique betsileo, Ratsiafabahiny, refusant la domination ambaniandro (merina), lors de l’unification politique de l’île insufflée par Andrianampoinimerina et réalisée, non sans heurt, par son fils Radama.

Ramarolahy était le gouverneur ambaniandro de l’Iarindrano, installé par Radama ; tandis que Andriamanalimbetany, roi betsileo, régnait encore sur l’Isandra, au nord de l’Iarindrano.

Voici ce que Ratsiafabahiny aurait dit au début de son périple (strophe 5) :
« Ce pays-ci tourne la tête vers le nord, Soi-disant que Laidama a triomphé, Mais, moi, je ne servirai pas d’Ambaniandro, Je ne serai pas gouverné par Ramarolahy, Car je m’en irai au nord vers l’Isandra Pour me rendre auprès d’Andriamanalimbetany. »

La troisième partie de l’ouvrage présente les quatre versions de cette geste recueillies dans différentes localités betsileo.
« Voilà l’histoire de Ratsiafabahiny d’Ihomatrazo, Ratsiafabahiny qui n’aimait pas les Ambaniandro, Mais que les Tanala n’avaient pas aimé.»

Pour fuir donc le joug merina,
« Ratsiafabahiny se mit en route, Accompagné de sa femme, accompagné des enfants,
Accompagné des boeufs, accompagné des esclaves ;
Il se rendit dans le nord en Isandra, Afin de rejoindre Andriamanalimbetany. »

Ce dernier accueillit Ratsiafabahiny à Mahazoarivo et lui attribua un endroit pour s’établir.
« Seulement une toupie d’argent lancée par (s)on fils Vint à atteindre le fils-même d’Andriamanalimbetany ».

Un coup du sort qui jeta Ratsiafabahiny hors de Mahazoarivo, et l’amena à chercher refuge à l’est, vers l’Ikongo. Mais les Tanala d’Indriamanapake et de Tsiandraofo ne le crurent point. Ils le prirent pour l’éclaireur de l’armée d’Andriamanalimbetany venant de l’Isandra pour les attaquer. Et ils le dépouillèrent. Entièrement.
« Comment se fait-il, Sire Ratsiafabahiny, Que, hier quand vous étiez en route pour l’est, nous vous avions vu avec femme et enfants, avec des boeufs, avec des esclaves, portant un sarimbolandy en écharpe, les franges de votre pagne traînant au sol : »
« Et puis voilà qu’aujourd’hui, revenant vers l’ouest, vous êtes seul, sans chien ni sanglier, habillé de vos seules mains éplorées, avec un pauvre pagne à un seul tour Et pour tout bagage une petite assiette ? »

Cette épisode de Ratsiafabahiny, paraît-il, inspira Raharimanana pour son roman Za. Mais l’histoire de Ratsiafabahiny se termine plutôt bien. Puisque retournant dans le Betsileo, la solidarité des siens lui permit de s’établir à Tsimaitohasoa et regagner son statut. L’histoire de Ratsiafabahiny témoigne de ce vouloir-vivre de toute communauté « qui ne conçoit son existence sans la complétude d’une société politique, maîtresse de sa destinée (…) » ; une problématique qui n’est pas spécifique aux Betsileo et pas encore résolue aujourd’hui. 260 strophes pour la plus courte. 833 pour la plus longue, la version recueillie à Ambodiriambary de la bouche de Ralahy Martial. Et traduites en français par LXM-A.

Une pépite parmi les étoiles de nos Lettres de Lémurie.

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