Issue de secours
20 mai 2021 - Fictions commentaires   //   485 Views   //   N°: 136

5 h 47
Toute la nuit, je n’ai pas pu trouver le sommeil, retournant la question dans tous les sens, examinant l’éventualité de toute réponse sous tous les angles. Rien n’est plausible.
Et si Ravaka avait raison ?
Et si cet enfant n’était pas le mien ?
Si au moins, je peux le regarder !
Mais je ne pourrais pas scruter son visage. Il est encore dans le ventre de sa mère. Ravaka m’avait dit que cette fille ne sortait pas uniquement avec moi. Mais elle pourrait avoir dit cela par jalousie…
Qui sait ?
Peut-être…
Les femmes… Je n’ai jamais réussi à les comprendre.
Ma mère dit qu’elle a le béguin pour moi. Moi, je ne l’ai jamais remarqué. Nous avions frotté nos shorts sur les mêmes bancs d’école, l’un toujours à côté de l’autre sans jamais faire allusion à un sentiment outre qu’une amitié profonde et immuable. Je crois que maman a tort, mais je n’en mettrais pas ma main au feu.
Je ne me rappelle plus si c’était moi ou si c’était elle qui avait opté pour poursuivre les études à l’université catholique, j’ignore lequel de nous deux avait adhéré au choix de l’autre comme si travailler dans deux salles de cours différentes n’était pas envisageable. C’est peut-être moi qui ne voulais pas couper le lien qui nous unissait, ce partage de goûter depuis la classe T1.
Ravaka, elle me connait. Elle connaît tous mes secrets ou presque. Tout ce qui est passible d’être su, elle en était toujours la première à en être avertie, mes lamentables chutes, mes premiers poils, mon premier baiser, ma première déception amoureuse, même ma première intimité. Alors, c’est plus que normal que je tienne compte de cette remarque désobligeante qu’elle m’avait lancée à la figure, un rire d’hyène en guise de musique de fond.
« C’est impossible que tu en sois le père, Rivo. Impossible ! Dis-moi, la dernière fille que tu avais mise en cloque, ou la première, qui était-ce ? Quand était-ce ? Personne ! Jamais… Jamais… Jamais ! Je crains fort que tu ne sois stérile, mon ami. Aujourd’hui, elle arrive et elle t’annonce qu’en ayant forniqué une seule fois avec toi, son ovocyte avait réussi à happer un de tes spermatozoïdes et en avait fait un joli embryon, et tu la crois ? Elle te dit qu’elle va en parler à ses parents et qu’ils vont t’obliger à la prendre pour femme, et tu ne réagis pas ? Il est même possible que tu ne l’aies jamais baisée cette fille si tu te rappelles uniquement t’être réveillé à ses côtés et pas du reste. »
Elle était à la limite de l’hystérie. Son hilarité avait résonné dans mon tympan toute la nuit comme la musique de fond d’un mauvais film. Ce rire avait failli m’éclater le crâne. Je n’ai encore rien dit à personne, sauf à elle. Sa réaction m’avait ôté tout courage d’aller affronter ma mère avec la même histoire.
J’ai presque 30 ans. J’ai un travail bien rémunéré. Je pourrais lui dire que demain je me case, mais je ne le peux pas. Je ne souhaite ni d’un mariage arrangé ni d’un mariage forcé. Je ne veux pas épouser cette fille. Elle eût beau être une gosse de riche, je ne peux me résoudre à troquer ma liberté contre sa richesse. Le seul problème, et non le moindre, c’est son père, monsieur le procureur de la République.
Comme elle me l’avait dit clairement, il ne permettrait pas que l’honneur de sa famille soit souillé. Je n’ai rien à voir avec ce déshonneur. Si je suis passé par ce pertuis qui aujourd’hui me vaut la douleur de regretter la seconde de jouissance dont mon corps n’a aucun souvenir, je ne dois pas être le seul. En tout cas, je suis certain de ne pas être le premier. Encore heureux qu’elle soit majeure.
Seigneur, qu’est-ce que j’ai mal à la tête !

6 h
Un appel. Deux appels. Trois appels. Un message. Deux messages. Je n’ai même pas eu le temps de me soulager correctement que la sonnerie du téléphone n’arrête plus de m’agresser les tympans. Je dois m’extraire du dessus de la cuvette des w.c. si j’ai envie que toute cette agression auditive s’estompe un jour. La tête en bouillie, les anses intestinales en bataille par trop de stress, je me suis acheminé vers ma table de chevet où j’avais posé mon cellulaire. Je déverrouille le clavier. Je découvre, ahuri, une dizaine d’appels manqués de la future mère de mes enfants. Je ne sais pas ce qu’elle veut, mais je vais m’abstenir de la rappeler. Elle a laissé un message sur la boite vocale. Je l’écouterai quand j’en aurai le cou.
Tiens ! Un SMS de Ravaka.
Celui-là, je vais prendre la peine de le lire.
Ravaka : « Va faire une consultation. Demande à un médecin s’il est possible qu’elle puisse être enceinte de toi. Je ne doute pas de ta virilité, mais je me questionne sur ta fertilité ».
Je relis son message plusieurs fois avant de me décider à lui répondre. Je ne m’étais jamais posé ce genre de question. J’ai des incertitudes quant à ma participation dans l’origine de cette grossesse surprise, mais jamais, au grand jamais, je ne m’étais demandé si je pouvais avoir un enfant ou pas. Je m’étais toujours dit que j’avais de la chance, les rares fois où j’osais me faufiler dans les entre-jambes sans me munir de calot.
Moi : « Lequel me conseilles-tu ? »
Ravaka : « Remonte au coin de ta rue. Emprunte la ruelle qui bifurque à gauche. Au fond, il y a une gynéco qui consulte au-dessous de son domicile. Elle commence très tôt. Elle y reçoit jusqu’à huit heures du matin puis après 16 heures ».
Moi : « Merci »
Ravaka : « Tiens-moi au courant. Bises ».

6 h 30
Je bois mon thé au lait, encore brulant, comme si j’avais le diable à mes trousses. Je m’étais habillé en trombe. Maman me regarde d’un air bizarre, mais je ne bronche pas. Je fais celui qui n’a rien à cacher et qui a l’esprit tranquille. Je remonte ma rue presque en courant, laissant ma moto à l’abandon dans le couloir, devant la porte du salon. Maman va encore râler, mais il y avait plus urgent que de dégager l’accès à ses pièces favorites. Je déboule devant le portail du médecin. Il y a déjà foule. Je doute qu’elle puisse me recevoir avant ce matin, mais je patiente. J’allume une cigarette, le dos et la plante d’un pied calés contre le mur.

6 h 35
Au bout de quelques minutes, qui m’avaient semblé une éternité, une femme de petite taille d’une quarantaine d’années ouvre la porte. La foule qu’il y avait devant s’y engouffre en même temps, la bousculant presque. Il doit y avoir une urgence !
La chance, il n’y avait qu’une seule patiente. Le reste n’est que des accompagnants. Voilà à peine une minute qu’ils étaient dedans que déjà ils ressortent tous, en panique, soutenant une femme dont le bas de la robe est taché de sang. Je n’avais pas remarqué cette tâche en arrivant. Cela doit être la raison de tant de désarrois.

(à suivre)

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