Anonyme
28 juillet 2021 - Fictions commentaires   //   199 Views   //   N°: 138

Cher(e) Corona,

(Je ne sais pas si tu es une fille ou un garçon, avec tes drôles de tentacules, c’est difficile de trancher),

Cela fait fort longtemps que je voulais t’écrire, mais j’avais hésité. Je ne connaissais pas ton adresse. D’ailleurs, je ne la connais toujours pas, mais maman connaît beaucoup de monde qui t’a déjà rencontré. Je pense que tu passes souvent dans son lieu de travail. Elle travaille dans un CHU, je lui demanderais de déposer cette lettre là où tu es sûr de passer.

Avant, je voulais te demander comment tu faisais pour terroriser autant de monde, autant de pays, car j’ai des problèmes à l’école. Non pas que je veux devenir un monstre, je voulais tout juste avoir un peu de courage. Je suis petit, plus petit que ne le voudrait mon âge (un nanisme harmonieux à ce qu’il parait). Souvent, personne ne m’écoute quand je parle. Parfois, les grandes personnes me bousculent (sans faire exprès évidemment). Même papa, quelquefois, il ne me voit pas… C’est pénible !

Alors, quand ils avaient parlé de toi à la télé, je m’étais dit que toi qui es infiniment petit, toi qu’on ne voit même pas à l’œil nu (c’est maman qui m’a dit qu’il faut un microscope pour te distinguer), tu pourrais me donner des conseils non négligeables. Mais maman dit qu’il faut éviter autant que possible ton contact. Tu pourrais tuer, rien qu’en passant par le trou du nez. Alors je m’étais rétracté.

Je ne veux plus te rencontrer. Je ne souhaite pas être comme toi. Je veux que les gens sourient, qu’ils vivent, et pas qu’on les enterre…

Depuis que tu es arrivé dans mon pays, les sourires se sont effacés. Tu as semé la peur, et récemment la zizanie dans les ménages. Même à la maison, la discussion a été virulente, c’était la première fois qu’autant de monde criait chez nous, sauf quand quelqu’un voit des cafards. C’était à propos d’un traitement que je ne sais qui avait mis sur le marché, qui serait obligatoire pour les enfants qui iront à l’école. Les avis divergeaient.

Grand-mère disait que si elle était en bonne santé aujourd’hui, c’est grâce aux plantes et aux décoctions de ses ancêtres, et que si Dieu nous avait donné autant de plantes c’est qu’elles devraient servir à quelque chose. Elle est drôle ma Mamie, elle doit avoir raison. Elle dit qu’il faut que je compte huit fois sur mes dix doigts pour compter son âge et elle peut encore me porter dans les bras. Tu vas me dire que c’est normal puisque je suis petit, mais tu as tort ; la grand-mère de la voisine est plus jeune, mais déjà elle ne peut pas marcher aussi droite que la mienne et que tout le monde a peur qu’elle passe l’arme à droite (ou à gauche, je ne me souviens plus très bien) si elle t’attrape.

Maman disait qu’il faut une preuve scientifique pour qu’un médicament puisse être utilisé pour traiter une quelconque maladie, réaliser des essais cliniques et respecter plusieurs étapes. Elle avait parlé d’effets secondaires, d’autorisation de mise sur le marché, de pharmacodynamie, et de pharmaco je ne sais plus quoi, et de bien d’autres choses que je n’ai pas comprises. Elle vociférait que chaque parent devrait avoir le droit de donner ou non ce abreuvage à leurs enfants. Elle est médecin, c’est normal qu’elle réagit comme ça.

Tante Lili disait que maman cherche toujours des preuves là où il suffirait de croire. Elle pourrait avoir raison, maman, mais à trois contre un, il va falloir qu’elle se batte pour espérer gagner.

Tante Lili, quant à elle, elle affirmait qu’elle préférait mourir demain qu’aujourd’hui (comme moi d’ailleurs, je voudrais encore manger des tonnes de crêpes au chocolat). Elle avait juré qu’elle était bien consciente que le risque zéro n’existait pas, et que sa vie à elle pourrait évoluer vers une insuffisance rénale avec ou sans ce médicament qui pourrait être un remède miracle. Les spécialistes du rein trouveront bien quelque chose pour remplacer la grosse machine de dialyse qu’on utilisait pour grand-père. Ma tante, elle est diabétique, elle avait hérité de la maladie de Papi et pas seulement de son argent. Je n’avais pas vraiment compris si elle était pour ou contre ce fameux médicament, en tout cas, je suis certain qu’elle en boira.

Quant à papa, c’était la première fois que je l’ai vu tenir tête à maman, lui qui m’ordonne à longueur de journée de faire ce que maman me demande, lui qui me disait qu’elle a toujours raison. Il avait raconté que pour sa crise de goutte, il avait essayé tous les médicaments possibles et imaginables qui existaient à la pharmacie, mais rien n’y fit. Mais depuis qu’il a bu sa fameuse décoction à base de plantes, qui était affreusement infecte (je l’ai gouté à son insu), il n’a plus ressenti aucune douleur (en tout cas, il ne fait plus ouille, ouille, ouille chaque fois qu’il devait mettre des chaussures). Alors, il avait dit qu’il fallait arrêter cette attitude « anti-malgachiste », que chacun fasse ce qu’il veut, que ce n’est pas parce que c’est produit par le pays le plus pauvre du monde que c’est forcément mauvais. Il avait hurlé que pauvre et ignare n’étaient pas synonymes. Il avait même cité que les meilleures vanilles et cacaos du monde sont cueillis à Madagascar.

Moi, je n’ai rien à dire, la discussion des adultes ne me concerne pas.

D’ailleurs, je ne sais rien encore. C’est normal, je n’ai que trois ans et demi.

Je ne pourrais, par conséquent, pas dire si je suis pour ou contre l’utilisation de tel ou de tel remède, mais je suis pour la lutte contre toi Corona. Essais cliniques, effets secondaires, remèdes des ancêtres, et tout le reste, je ne sais pas ce que c’est. J’ai décidé qu’ils feront partie des diverses choses que je comprendrais quand je serais grand.

Quand papa avait dit que Tambavy était arrivé pour aider à remporter cette lutte, j’avais cru que c’était une personne, j’avais pensé que c’était la sœur de quelqu’un, vu que celle du gardien s’appelle Ranabavy. Je ne reprendrais pas encore le chemin de l’école (pas de sitôt m’avait dit maman). Je n’ai pas à choisir si je vais suivre les directives de maman ou être d’accord avec les avis de papa. Demain me dira certainement lequel d’entre eux avait raison.

Si je t’écris cette lettre aujourd’hui, ce n’est certainement pas pour te demander ton avis sur la question, c’est parce que je voudrais que tu partes. Je sais, tu ne pourras pas reprendre l’avion par lequel tu étais arrivé, plus aucun ne décolle si tu étais dedans pour sortir de Madagascar depuis que tu as débarqué sur notre territoire. Mais comme tu peux traverser l’air, ne pourrais-tu pas suivre le vent et partir loin, très loin, très très très loin, sur une autre planète… là où tu ne déranges personne ?

Depuis que tu es là, je ne peux plus voir mes amis ni aller manger des crêpes avec ma famille. Avec la voisine, comme chacun reste de son côté de la clôture, ce n’est pas commode ni pour jouer ni pour discuter. Parfois, on chante ensemble, mais cette clôture fait presque cinq fois ma taille et le béton ne transmet pas grand-chose. Je ne peux plus aller à l’école. Et pourtant nous avions déjà appris la lettre « a », la lettre « o » et la lettre « i ». Maman dit que j’aurais pu apprendre toutes les voyelles si tu n’étais pas intervenu pour tout interrompre. Je suis obligé de demander à Jao de rédiger à ma place, c’est un cousin qui vit chez nous depuis que l’université a fermé ses salles de cours. Je ne peux plus sortir acheter des friandises, même si je promets de mettre un masque et de me laver les mains à l’eau et au savon en rentrant.

Papa il reste à la maison la longueur de journée. Il fait fructifier ses avoirs (comme il dit). Il a des placements partout. Il pourrait ne plus jamais travailler. Moi, je préfère qu’il sorte de temps en temps pour rapporter l’argent dans le foyer, c’est ce qu’il fait de mieux. Il y a une télé dans sa chambre, mais il monopolise celle du salon pour suivre le dégât que tu fais à travers le monde, du coup adieu mes dessins animés préférés. Je ne peux même plus regarder boule et bill, ils se réunissent après le déjeuner pour regarder une jolie dame qui parle des statistiques du jour. Parfois, elle n’est pas à l’heure et je dois attendre tout l’après-midi pour récupérer ma chaine.

Il parait que la sœur de la voisine est devenue veuve avant même de se marier, un mariage prévu pour les grandes vacances. J’ignore comment c’est possible, mais on m’avait rapporté que c’était à cause de toi. Depuis cette mauvaise nouvelle, c’est la terreur à la maison.

Toutefois, ce n’est pas le plus triste. Depuis que tu as décidé de t’installer dans mon pays, je ne peux plus faire des câlins à ma maman. Si, un peu, mais elle ne m’aime plus autant qu’avant. Chaque fois qu’elle va à son travail, j’attends son retour avec impatience pour l’embrasser. Mais elle ne s’approche jamais, jamais plus, depuis trop longtemps. Quand elle arrive, elle m’écarte directement et rentre dans le studio qu’on avait récemment aménagé pour d’éventuels invités qui voudraient de l’indépendance. Elle y reste longtemps pour prendre une douche, pour laver ses vêtements, pour désinfecter ses chaussures… et pour prier.

Je ne l’attends plus devant le portail. Je patiente dans le salon. J’attends si elle veut bien me faire un petit bisou à travers un carré de tissu bleu. Depuis que tu es là, maman, elle m’aime moins. Elle ne me serre plus dans ses bras. Elle ne me fait plus de gros câlin. Elle m’embrasse de moins en moins. Elle ne me laisse plus m’asseoir sur ses jambes. Elle ne m’autorise plus à monter sur son lit ni dans sa voiture. Elle ne me rapporte plus un gouter en rentrant du travail… Elle m’a oublié…

Les rares fois qu’elle m’enlace, elle a des larmes aux yeux. Parfois quand je m’approche d’elle de trop près, elle s’enfuit dans sa chambre pour pleurer (je le sais, parce qu’un jour je l’ai suivi, je l’ai entendu sangloter derrière la porte).

Et moi, je pleure aussi, tout seul, sans ses bras pour me réconfor- ter. Je l’aime ma maman, sans toi elle m’aimerait entièrement.

Je voudrais récupérer ma vie.

Je veux récupérer ma maman.

Alors, Corona, sur la planète terre personne ne t’aime, même moi qui te trouvais si courageux. Pars et ne reviens plus jamais !

PS : Je n’ai pas besoin de réponse, je regarderais à la télé pour savoir si tu es parti ou non.

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