Je brûle encore
1 janvier 2014 - Fictions commentaires   //   887 Views

n°48

À Marc Joseph Razafindrakoto, décédé le 9 mai 2013 à Tana.

Ils se dressent, invisibles, dans les assemblées des navigués ou des laissés pour compte, au coeur des débats interminables et des concertations les plus vives. Ils s’insurgent de végéter dans l’oubli. Criant dans l’ombre du soleil brûlant, ils incendient le langage de ceux qui sont restés. Ces souverains obscurs réclament leur dû et leurs zébus, protestent s’il le faut, comme le souffle ravageur des éléments déchaînés. Sans pitié, ils oeuvrent sourdement, se moquent des famines, des prises avec le réel, des dettes et des dérives, des rages et des gangrènes, des cas de paludisme et de syphilis. Ils sont du côté des intouchables d’une caste supérieure.Ils sont du côté des dieux, des cryptes ou des étoiles, et sont sans conteste logés à bien meilleure enseigne que vous, les ballottés par les flux, les reflux et autres cours convulsifs. Pour couronner le tout, ils dorment dans des crevasses élevées, aux creux des lèvres inaccessibles, dans des demeures qu’ils désiraient avec ferveur, vastes et somptueuses. Ils sont de tous les plateaux, toutes les plaines, toutes les forêts. Du Pays où l’on voit au loin. Du Pays de Ceux qui ne se séparent pas ou qui sont ensevelis dans la boue. Des rivages, des déserts et des falaises. Des Pays de Ceux qui ne se coupent pas les cheveux, qui rament et qui ont des tabous. Ils règnent bien plus qu’ils n’errent. Dans le vent, le bruissement d’un feuillage, le craquement d’une branche, le saut d’une pierre, le clapotis de l’eau, sur l’Île rouge, ces entités magnétiques se manifestent ici-bas, et ordonnent, au-delà de la vie. Tous les êtres de chair et d’os sont à leur merci. Toutes les énergies, les fois mobilisent leurs forces pour satisfaire les chants venus de ces spectres, ou de ces esprits puissants et pernicieux. Tous les cercles, tous les clans et toutes les lignées possédées se tournent vers la porte de l’Est et font appel aux geôliers de leurs rudes destinées. C’est que tout ce qui est visible dépend du Pays d’où l’on ne revient pas, des Ancêtres et de leurs voix, des Anciens, lointains, que cette terre remue et charrie. C’est que tout dépend de ceux qui ont l’art de traduire la nuit, des mpanandro ou des sorciers qui les entendent, consultent le Ciel, les visions du Pays des rêves ou les demandes, incontournables, que ces Pères embrassés par la foudre, l’eau et les songes, arrosés par le rhum, scandent et véhiculent. Je les ai rejoints depuis peu, moi qui me moquais de leurs exigences et de leurs prestiges. Je suis désormais avec eux qui président. Ma vie n’était qu’une question de sucre, d’insuline matin, midi et soir depuis longue date. Ma vie devint une question de foie, de mises au vert, de mesures infernales. Je ne pus m’y soustraire. Ma voie tout du long fut celle du refus des manèges, ménages et bergeries, fut celle, indéniable, de la liberté de penser bien sûr, du fin’amor ou de l’amour extrême, de gais savoirs et de Zorba, du feu avant tout et par-dessus tout. Sacrebleu ! Si vous voyez ce que je veux dire… Si vous daignez accueillir les ondes de l’immuable, du corps qui ne manque pas d’esprit… Si vous sentez que vous faites partie d’un tout, sans craindre de vous exprimer selon les formes, couleurs et tonalités de votre âme ou de votre coeur… Malgré tout, mon entêtement n’a pu saisir l’épée des mains de Damoclès. Malgré tout, l’ordonnance fut cruelle, maligne, et le fléau de mon organe, siège de mes colères, a bien fini par avoir raison de moi. Aujourd’hui, je brûle encore. Je ne suis pas à prendre avec des pincettes. J’avais des objectifs qui me dépassaient. Au-delà des apparences. Derrière le voile de ma radicalité, d’un égoïsme que les malvoyants ou les imbéciles jugeaient foncier. En accord avec cette défense de l’individu et de son intégrité. Dure lutte sur ce bout de terre détaché naguère de l’Afrique, où les indigènes ne vivent qu’au nom du Tout et des Très Hauts, qu’au nom de Tous, de leur arbre, de leur sang et de leurs mêlées. J’étais sorti d’elle pour ouvrir le champ d’une pensée larvaire.

J’étais parti dans ma jeunesse en m’opposant aux valeurs de mon propre père, du père de mon père. J’avais pris le large ou les airs pour cueillir l’avenir d’une ardente patience. Tel un haïdouk sans doute ou un insoumis de pure espèce. Tel un voyou de luxe dévisageant l’éclair. J’avais hésité entre les lettres de noblesse et le travail de la terre. Et je choisis les premières pour revenir des années plus tard avec l’ambition d’insuffler, par-delà les travers, les systèmes des enferrés dans les galères de la misère, l’envie de s’en sortir sans sortir. Ce fut mon programme aux portes du Sud, des sirènes et des cheptels. Que l’alliance soit celle de la pensée ! Que la femme, de ma plus haute estime, porte les fruits nouveaux ! Et je m’étais évertué, tant que j’étais de votre monde, à préserver l’innocence, à lui offrir l’art d’appréhender le temps et son langage de sourd. Au nom de ses yeux toujours rieurs, de son sourire intact sur les pistes chaotiques de la vie. Au nom du seul noyau dur que je pus préserver au cours de cette existence en péril. Et de la plaisanterie, de la dérision bien sûr, mon réel, qui avait pris ses distances avec les forces d’inertie. Mes réflexions, que j’appliquais quasi à la lettre, je les ai partagées aussi avec vous mes salauds, mes amis de toutes les oasis, de Manindy, Tanambao, Andaboly, Sanfily, Mahavatse et Ampasikibo. Je n’ai pu l’achever cette oeuvre. Je laisse derrière moi des pousses, des feuilles d’herbe, des plans d’idées fragiles. J’ai basculé de ce côté sans possibilité de retour. Je ne suis déjà plus que l’ombre de mon ombre, ou l’unique épaisseur d’une nouvelle pour se souvenir. Je fulmine car j’aimais toucher, frapper la cuisse et secouer sans compter. Je vocifère car je l’aimais cette chienne de vie qui ne tient qu’à un fil. Désormais j’attends l’heure du cercueil et du convoi qui me mènera sur les routes du Nord, Tana-Ambilobe, Ambilobe-Vohemar, entre Diego et Sambava de ma lignée. On me mettra la toge du trépassé, puis le lamba de circonstance avant de m’enfouir à leurs côtés. On me remettra aux mains de la terre et des os amoncelés. J’imagine les débats qu’il y aura, sous prétexte que je l’exige, que c’est ma voix. J’imagine déjà les arcanes de la tradition et les voeux inflexibles. Elle devra tenir bon mon épouse-soeur, mon alliée, face aux augures mâles, au patriarche obtus de mon clan. Elle se battra, c’est sûr, cette digne d’amour rebelle pour me laver ou me conduire sans étapes au lieu final de ma destinée. On criera, pleurera, chantera de tout son saoul lors de la grande veillée, en accord avec ma nouvelle vie, crépusculaire. Et dire que je serai tenu de donner le ton, aux feux d’herbes de me manifester ! Et dire qu’on attendra de moi l’injonction à la veuve etl’orpheline ! Je ne serai pas tranquille… Ce que je voudrais leur dire, à mes chers, c’est qu’ils goûtent encore et toujours aux joies et aux plaisirs des instants, si furtifs. Ce que j’aimerais c’est qu’ils la prennent à bras-le-corps, c’est qu’ils vivent sans tabous, sans attendre mes balises et directives. Et surtout, qu’ils pèsent bien que je ne vaux plus un clou ! Que leurs dépenses excessives en mon nom seront inutiles ! Que je ne souhaite guère des sacrifices et des dénuements pour soidisant me servir ! Que j’ai toujours misé et mise toujours sur la bleue de leur bord, votre bord, mes salauds. Et jamais, non jamais, sur les vaches maigres, les charognes et les jactances des oies ivres.

Ben Arès

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