Rajery : « La valiha m’a mis sur le bon chemin »
4 décembre 2018 - Cultures commentaires   //   155 Views   //   N°: 107

A 53 ans, Rajery a plus d’une corde à sa valiha. Il est auteur, compositeur, harmoniciste, percussionniste, chef d’orchestre, créateur d’école de valiha, musicothérapeute et directeur de festival. Virtuose accompli, Rajery a gagné le Prix RFI Musiques du monde en 2002.

Vous dites faire de la « musique vivante » ?
Toutes mes œuvres sont le fruit de mes recherches. Madagascar est tellement riche en figures rythmiques. Je les mets en avant à travers mon répertoire composé de près de 200 chansons. Je m’inspire beaucoup par exemple du tsapiky, vaky sôva, antsa, jihe, etc. Je les interprète à ma manière avec ma valiha (harpe tubulaire en bambou). Les rythmes de ma chanson Dorotanety (Feu de brousse) s’inspirent par exemple de ceux du Sud comme le banaiky, le tsinjambe et le beko. J’ai fait beaucoup de recherches pour faire ressortir à ma manière toutes ces figures rythmiques de chaque région du pays.

Votre rencontre avec la musique ?
Je suis né dans la campagne à Analamihantona à 45 kilomètres de la capitale. Lors de la pleine lune, on nous apprend les chants traditionnels comme la vakodrazana dans une grande cour. Tout petit, j’ai chanté, dansé et fait des percussions. Mes parents étaient des paysans et j’ai huit frères et sœurs. Ma sœur a fait du théâtre, mes frères ont joué de la guitare et du kabosy. L’amour pour la musique est de famille. C’est grâce à mon frère qui jouait de la valiha qu’est né le déclic pour cet instrument. Quand il partait travailler dans les champs, je profitais de son absence pour apprendre à en jouer en cachette. A 15 ans, j’ai économisé 300 ariary pour acheter ma première valiha auprès du luthier Dadazanany.

Quelle est la période la plus dure que vous ayez vécue ?
A près d’un an, j’ai perdu mes doigts de la main droite. D’après ce qu’on m’a raconté, j’ai été victime d’un ensorcellement. J’ai cru naïvement que mes doigts allaient repousser. A 9 ans, ma mère me les a montrés. C’est là que j’ai su que j’étais différent des autres enfants. J’ai commencé à mettre ma main dans ma poche, à me cacher et à m’éloigner des autres. A cause de mon handicap, on s’est moqué de moi, on m’a torturé. Le pire moment de ma vie s’est produit lors de mes 18 ans. Je suis monté sur l’estrade avec ma valiha lors d’une prestation musicale à l’église catholique d’Antanimena. Les spectateurs m’ont hué et m’ont ri au nez à cause de mon handicap. C’est traumatisant comme expérience.

De là, la découverte de la « valihathérapie ».
Cette sale période m’a permis de me remettre en question. Je me suis rendu compte que le problème n’était pas les autres, mais moi. Je n’ai jamais accepté mon handicap. C’est là que j’ai vraiment commencé à m’affirmer et à utiliser ce défaut comme une force dans ma musique. C’est mon défi jusqu’à aujourd’hui. Au début, jouer de la valiha sans les doigts a été très difficile, cela me faisait hyper mal. Au fil du temps, j’ai trouvé mes repères. En quelque sorte, la valiha m’a guéri, mieux encore, elle m’a aidé à être sur le bon chemin. Voilà pourquoi j’appelle cela de la « valihathérapie ». Depuis, je suis reconnaissant et je partage tout ce que je sais avec la relève.

Et aujourd’hui la musicothérapie…
J’ai été tellement satisfait de l’impact positif de la valiha dans ma vie que je me suis engagé dans la musicothérapie pour aider les autres. J’ai rencontré Eckehart Olszowski, directeur du Cercle germano- Malgache (CGM) qui m’a permis de suivre une formation en musicothérapie à Madagascar et en Allemagne. Ensuite, j’ai mis mes acquis au service de l’hôpital psychiatrique d’Anjanamasina en 1999. C’est une manière de guérir par le son. Par exemple, pour les aider à revenir à la raison, on utilise un bâton de pluie pour leur faire reconnaître le bruit de l’eau. J’y ai travaillé jusqu’en 2014.

Vous êtes beaucoup dans une démarche de partage…
Modestie, perfectionnement et partage, ce sont mes trois mots d’ordre. En 1989, j’ai initié la méthode des « 20 heures pour apprendre à jouer de la valiha ». Parmi mes élèves, on a peut compter par exemple Volahasiniaina Linda. Après la formation, il fallait que les élèves mettent en avant leur savoir-faire. J’ai alors monté en 1993 un orchestre, Akom-baliha, qui regroupait 23 solistes composé de professionnels, de luthiers et d’élèves. On a sorti une cassette avec le Studio Mars. Enfin, en 1994 j’ai monté une école de valiha.

Parlez-nous de la Semaine de la valiha devenue Angaredona ?
La Semaine de la valiha se tient depuis 1996 dans la capitale, à Ihosy, à Mahajanga, à Toamasina mais aussi en France, au Japon, à La Réunion. La semaine est ponctuée de formations, d’expositions et d’animations musicales. Au total, nous avons pu apprendre à jouer de la valiha à près de 3 000 personnes. En 2004, la Semaine de la valiha s’est transformée en Festival des musiques vivantes Angaredona qui a tenu sa 14e édition en 2017 à Ambositra.

De quoi parlent vos textes ?
J’ai actuellement six albums dont Dorotanety (Feu de brousse, 1999), Fanamby (Défi, 2001), Volontany (Couleur de la terre, 2004), Sofera (Chauffeur, 2007), Tantsaha (Paysan, 2012), et Bedia (Voyage, 2014). Puisque j’ai été élevé par des paysans, je parle de leurs difficultés. A Madagascar, nous n’avons aucune politique pour faire avancer le monde rural alors que 80 % des Malgaches sont des ruraux. Je parle aussi de tous les problèmes d’ici comme dans ma chanson Vonjeo (Aidez-nous). Je fais un appel au secours pour que le Nord-Est ne soit pas ravagé par le cyclone, que le Sud ait de l’eau, que les hautes terres ne soient pas victimes de la peste, etc. C’est aujourd’hui une œuvre chantée dans les églises luthériennes au Danemark, en Norvège et en Argentine.

Quelles sont vos rencontres les plus marquantes ?
Sans doute avec Ballaké Sissoko (Maroc), Driss El Maloumi (Mali) pour former les 3 MA en 2006. Nous avons ensuite collaboré avec Jordi Savall en 2014 pour son projet Les routes de l’esclavage et Ibn Battuta, voyageur de l’Islam.

Comment trouvez-vous la musique de la génération actuelle ?
Dès qu’ils font de la musique, ils pensent à être célèbres et à frimer. C’est vraiment un problème. Il faut d’abord qu’ils sachent définir quel type de musique ils font. Quand ils ne savent pas, ils disent juste qu’ils font de la fusion ou de la world music. Il faut faire des recherches et apprendre les bases sur quel est votre rôle en tant qu’artiste, de quoi vous avez besoin pour faire votre musique.

Vos projets ?
Je compte sortir mon septième album vers le mois de juin 2019. Ce sera un opus qui montrera un autre aspect de ma musique. Je veux sortir de ma zone de confort et produire quelque chose de nouveau avec ma valiha. Je compte toujours beaucoup sur elle !

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

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