Libertalia ou l’utopie contrariée
10 mai 2018 - À lire Cultures Lire Livre du mois Livres commentaires   //   243 Views   //   N°: 100

Dans le premier volume de Libertalia, paru l’an dernier, il s’agissait de choisir entre Le Triomphe ou la Mort. Rudi Miel et Fabienne Pigière au scénario, avec Paolo Grella au dessin, avaient trouvé chez Daniel Defoe l’histoire du capitaine Misson et de son équipage, s’étaient dit que tout restait à inventer dans ce récit improbable et avaient lancé leurs pirates sur les océans agités du XVIIIe siècle.À la fin de cette première partie, Misson et ses hommes arrivaient à Madagascar, un peu décontenancés parleshordes de moustiques…

Dans Les Murailles d’Éden, deuxième volume de Libertalia (qui en comptera trois), le décor est planté : Madagascar, Libertalia, une sorte de jardin d’Éden, se réjouissent Misson et son second, Carracioli, qui fut prêtre et s’en souviendra le moment venu. L’idée de cette communauté utopique, au sens premier du mot, est belle :

« Les hommes peuvent enfin profiter de leur droit naturel à la liberté et aux douceurs de l’existence. » Plus fort encore : « La propriété individuelle est abolie, nous mettons tout en commun : travail et ressources. »

Mais, Baudelaire le dira à sa manière (le cœur d’une ville change plus vite que le cœur des hommes), l’humanité et ses maux imposent un principe de réalité plus puissant que la volonté de bien faire. La cupidité et le désir ou, pour l’exprimer autrement, l’argent et le sexe conduisent le monde là où ses dirigeants auraient voulu qu’il n’aille pas. Vers des affrontements brutaux et, en l’absence de Misson, vers la reprise en main de la communauté par un Carracioli aux idéaux pas tout à fait semblables à ceux de son capitaine. Le retour de la discipline et des châtiments corporels fait tache dans un décor édénique.

Pendant ce temps, sur les mers du globe terrestre tout entier, la chasse au Misson a été lancée : la tête du pirate est mise à prix, parce que l’existence de Libertalia menace les intérêts économiques français : « L’idéologie libertaire de ce Misson se propage comme une épidémie. » Peut-être pas autant que le craignent les autorités, d’autant que le pirate est confronté aux besoins d’une reine locale en butte aux attaques de ses ennemis. Il faut combattre pour elle ou, au moins, livrer des armes. Quel rapport avec les ambitions du début ? Toutes les ambiguïtés du projet apparaissent désormais et l’on suppose, sans trop de risques de se tromper, qu’elles seront au cœur du troisième et dernier volume, Les Chemins de l’Enfer.

On y retrouvera le graphisme touffu et presque torturé de Paolo Grella, ainsi que la manière habile qu’ont les scénaristes de jongler avec le temps et l’espace sans jamais égarer leur lecteur.

Rudi Miel, Fabienne Pigière et Paolo Grella. Libertalia 2. Les Murailles d’Éden. Casterman, 49 p., 13,95 € ; ebook, 9,99 €.

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