Félicité Cisse Pichon – Le Sénégal à Mada : « Nous faisons beaucoup pour la réconciliation »
15 avril 2019 - Éco commentaires   //   1179 Views   //   N°: 111

Depuis plus de deux ans, les relations diplomatiques entre Madagascar et le Sénégal sont à nouveau au beau fixe. Les projets de coopération sont en train de se mettre en place pour un concept « gagnant-gagnant ». Félicité Cisse Pichon, consul honoraire du Sénégal à Madagascar, nous en fixe les enjeux.

Félicité Cisse Pichon
Consul Honoraire du Sénégal à Madagascar

Madagascar et le Sénégal ont eu un lourd passif historique…
Durant l’insurrection de 1947, des tirailleurs Sénégalais et d’autres ressortissants de pays colonisés ont été envoyés ici pour combattre contre les nationalistes malgaches. Depuis, on nous a reproché cette histoire. Pourtant, nous étions aussi nous-mêmes un pays colonisé. Nous étions tout aussi victimes et nous n’avions pas le choix. On nous a fait venir à Madagascar comme on nous a envoyé au front pendant la Première et la Deuxième Guerre mondiale. Heureusement, après 1948, des efforts de réconciliation ont été entrepris entre le Sénégal et Madagascar.

Quels efforts précisément ?
Il y a eu des temps forts, politiquement parlant, entre les deux pays. Madagascar a rencontré une crise en 2002 ; pour aider le pays à s’en sortir, trois tentatives de médiation entre les deux candidats à la présidentielle malgache de l’époque se sont tenues à Dakar. Une ambassade du Sénégal a ouvert ses portes en 2005, mais elle a fermé en 2012 suite à une décision stratégique de l’État sénégalais.

J’ai repris le flambeau en ouvrant, en 2016, un consulat honoraire du Sénégal. Je suis en train de faire une demande pour la réouverture de l’ambassade.

De quel type de coopération nos pays peuvent profiter ?
En 2011, cinq techniciens sénégalais sont venus apprendre aux pêcheurs de Tolagnaro (Fort-Dauphin) à construire des pirogues plus grandes pour leur permettre d’aller pêcher plus loin au large. Au final, ils ont construit ensemble trois pirogues. Le projet s’est arrêté en 2012, mais on compte le reprendre. La pêche peut constituer un atout économique considérable pour Madagascar. Il faut y mettre les moyens techniques et financiers pour rendre ce secteur fructueux. Au Sénégal, les exportations de la pêche ont atteint près de 1,3 milliard d’ariary en 2017 car le gouvernement y a investi les moyens nécessaires.

Combien de Sénégalais vivent à Madagascar ?
Après l’insurrection, beaucoup de Sénégalais se sont mariés avec des Malgaches et sont restés vivre à Madagascar. Il y a donc des familles descendantes des tirailleurs sénégalais dans la capitale, à Diego ou encore à Toliara (Tuléar). Nous sommes aujourd’hui 125 Sénégalais sur le territoire malgache. Les uns sont dans le domaine du commerce, d’autres sont à la tête d’ONG et d’entreprises privées.

Vous agissez aussi dans le domaine de l’éducation…
Je suis à Madagascar depuis bientôt 22 ans. À mon initiative, l’école Les Gais Bambins fonctionne depuis 2007, elle réunit près de 200 élèves de toute nationalité et la majorité sont des Malgaches. Comme le président Senghor disait : « Instruire un peuple débouche sur une économie florissante. » L’éducation et l’épanouissement des jeunes me tiennent à coeur. J’ai installé les locaux du consulat honoraire au sein de l’école pour pouvoir assurer mes deux fonctions de consul honoraire et d’administratrice d’école.

Avez-vous des demandes pour étudier au Sénégal ?
Je reçois pas mal de demandes de visas de jeunes Malgaches voulant étudier au Sénégal. Je m’assure d’abord qu’ils ont un objectif précis arrivés au Sénégal. Une fois rassurée, je les aide au maximum pour qu’ils puissent partir et réaliser leur rêve. S’il y a des blocages que ce soit ici ou au Sénégal, je prends les choses en main. Je suis convaincue qu’il ne faut pas bloquer les jeunes lorsqu’ils savent ce qu’ils veulent faire.

Parlez-nous du « Tournoi de l’amitié » qui a eu lieu le 29 mars dernier…
Toujours dans le cadre de la réconciliation, nous organisons chaque année un Tournoi de l’amitié pour commémorer le 29 mars. Il s’agit d’un tournoi de handball où l’on invite les jeunes des différents collèges et clubs de la capitale, toute nationalité confondue. Cela favorise les échanges culturels à travers le sport. Nous en sommes à la huitième édition cette année.

Comment se passent les échanges commerciaux entre les deux pays ?
À ma connaissance, il n’y a pas encore une véritable relation importexport entre le Sénégal et Madagascar. C’est un secteur qui gagnerait à être exploité surtout en termes d’artisanat. Les Sénégalais apprécient beaucoup le savoir-faire malgache. Chaque année, des artisans malgaches participent au Salon international de l’artisanat de Dakar. Ils ont plutôt la cote.

Quels sont vos projets pour Madagascar ?
Madagascar possède un type de céréale qu’on appelle mil (millet, sorgho). À mon passage dans un village sur la route de Toliara, j’ai vu que les femmes ne savaient pas comment transformer cette graminée. Elles la faisaient juste bouillir dans de l’eau pour ensuite la manger comme de la cacahuète. Pourtant, on peut la transformer en pain ou en gâteau. Le mil a beaucoup de valeur nutritive et est sans gluten. Nous comptons donc mener un projet pilote sur l’agriculture intensive du mil à Ankazoabo (sudouest) et apprendre aux agriculteurs comment atteindre l’autosuffisance alimentaire. Nous aimerions que cela aboutisse à l’agrobusiness pour le développement économique de la région. Tout cela est possible à condition d’avoir une prise de conscience collective.

Vous comptez également investir dans le tourisme…
En 2016, lors de la présentation de ses lettres d’accréditation, notre ambassadeur a rencontré les ministres de la Pêche et du Tourisme pour mettre en place un corridor touristique entre Madagascar et le Sénégal. Nous avons constaté que, chaque semaine, une quinzaine de Malgaches demandent le visa pour participer à une formation, un séminaire ou à une conférence au Sénégal. Nous aimerions donc mettre en place des voyages organisés par des acteurs touristiques malgaches et sénégalais. L’idée est de promouvoir le tourisme sous toutes les formes selon la demande. Cela tissera des liaisons culturelles importantes entre les deux pays. Madagascar fait partie de l’Afrique, il est normal de créer des liens forts entre nos deux pays.

Mode de Vie
Téranga, l’hospitalité avec un grand H

Tous ceux qui ont eu l’occasion de visiter le Sénégal ont forcément été touchés par la simplicité et la chaleur de ses habitants. Venant d’une population qui fait de la Téranga son leitmotiv, ce n’est pas très étonnant. Ce mot wolof signifie « hospitalité ». Les Sénégalais, peuple très métissé, sont réputés pour leur ouverture envers l’étranger et entretiennent une longue tradition d’hospitalité. Au Sénégal, peu importe d’où vous venez, vous serez toujours reçus comme chez vous. On sera toujours prêt à vous faire une place sous le toit, quitte à vous céder sa propre couche, générosité rare ! La Téranga se manifeste dans tous les aspects de la vie quotidienne. Par exemple, au moment des repas, la maîtresse de maison placera le plat unique au milieu des convives et réservera toujours les meilleurs morceaux aux étrangers. Cette hospitalité se retrouve partout au Sénégal et est même considérée comme une des valeurs essentielles de la culture sénégalaise. Prenons-en de la graine !

Fashion
Moussor pour femmes de tête

La Sénégalaise est de nature coquette. Le mouchoir de tête (ou moussor en wolof) est un accessoire glamour indispensable à sa coiffure. Telle une couronne, il donne de la prestance et un look très chic. Ce bout de foulard, haut en couleur, est un accessoire de séduction intemporel. En coton, en wax ou en soie, tous les tissus s’y prêtent. On peut le nouer sur la tête de mille et une façons sans s’interdire les créations les plus imaginatives. Cet accessoire s’adapte à toutes les tenues de la Sénégalaise, qu’elle soit en boubou, en costume ou en robe. Originaire de l’Afrique de l’Ouest, le moussor servait à protéger les cheveux des femmes lorsqu’elles portaient par exemple un seau d’eau sur la tête. Elles le mettaient aussi pour se couvrir la tête lorsqu’elles cuisinaient, faisaient le ménage ou tout simplement quand leur coiffure n’était pas présentable. Au-delà de l’aspect pratique, selon les croyances, le moussor les protégeait des esprits maléfiques. On irait même jusqu’à dire que c’est le symbole des femmes accomplies. De nombreuses stars internationales dont Alicia Keys l’ont compris. Elles n’ont pas hésité à l’afficher sous les projecteurs pour avoir un look stylé ethnique chic. Entre tradition et modernité…

Culture
Biennale de Dakar, rendez-vous incontournable

Le Sénégal accorde une grande importance à l’art et à la culture. La Biennale de Dakar est le rendez-vous incontournable de l’Art contemporain en Afrique. Créée en 1989, sa 13e édition s’est tenue en mai 2018 à l’ancien Palais de Justice à Dakar. Des installations avant-gardistes aux photographies contemporaines en passant par des vidéos poétiques, la Biennale fascine. Tous les deux ans, artistes, collectionneurs, amateurs d’art, galeristes, curateurs, etc. s’y donnent rendezvous. Portée par le grand commissaire Simon Njami, la Biennale a rassemblé pour cette dernière édition 75 artistes venus de 33 pays. Ils ont exposé autour du thème Une nouvelle humanité. L’artiste visuel malgache Rina Ralay Ranaivo y a été invité pour exposer ses oeuvres. « J’ai été surpris par la diversité des propositions artistiques. Il y avait de très belles pièces et installations, dont l’oeuvre du sud-africain James Webb », confie-t-il. D’autres artistes comme l’artiste tisserande Mme Zo ou encore l’artiste plasticienne Vonjiniaina ont aussi participé aux éditions précédentes. La prochaine Biennale de Dakar est prévue se tenir en 2020.

Gastronomie
Thiéboudiène, le plat national

On ne saurait parler du Sénégal sans mentionner son plat national : le thiéboudiène ou thiéboudienne ou ceebu jën en wolof (langue parlée au Sénégal) signifie « riz au poisson ». Plus qu’une recette emblématique, c’est un plat chargé d’histoire. Selon la légende, il a été rendu célèbre au XIXe siècle par une cuisinière du nom de Penda Mbaye qui officiait durant les cérémonies familiales. Parmi les ingrédients qui entrent dans sa préparation, on citera le riz, le poisson, les légumes variés (patates douces, aubergines, carottes, poivrons) et la sauce tomate. Le thiéboudiène est un plat qui offre beaucoup de liberté. Certains y ajoutent du mouton ou du poulet. Il existe même plusieurs variantes : le thiéboudiène gris ou blanc auquel on ajoute du persil et du poivre, le thiéboudiène jaune auquel on incorpore du curry et le thiéboudiène rouge que l’on obtient en faisant appel à une dose généreuse de sauce tomate, diluée préalablement à de l’eau. Pour le préparer, il faut compter en moyenne deux heures, mais quand on aime, on ne compte pas !

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

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