Les critiques d'Elie Ramanankavana : De l'avant-garde malgache
14 juin 2024 // Littérature // 5922 vues // Nc : 173

Madagascar a sans nul doute eu sa littérature d'avant-garde. De Rabearivelo à Raharimanana, chaque grand écrivain a réinventé la littérature malgache à sa hauteur pour la mener en avant vers toujours plus de lendemain dans des lettres qui s'écrivent, s'inscrivent et s'ancrent dans l'ère du temps. Aujourd'hui, que reste-t-il de l'avant-garde des lettres malgaches ?

Une littérature qui ne se réinvente pas n'en-est pas une
Dès l'abord, précisons qu'est avant-garde, pour vous et moi, toute littérature qui se met en proue et non à la traîne, une littérature qui, au lieu d'imiter invente, qui, plutôt que de suivre prend la tangente quitte à se perdre. Une littérature qui a la fièvre de la créativité non pas pour l'amour du nouveau mais parce que le neuf uniquement est capable d'exprimer le présent.

Cela définit, nous pouvons dire que Rabearivelo tient donc de l'avant-garde. Car même si sa plume est d'un romantisme dégoulinant, il réinvente la littérature de là-bas par les trésors de la langue et de la culture d'ici. En lisant « L'intérférence », deux langues chevauchent votre esprit pour dire l'histoire d'un enchevêtrement, celle d'un Madagascar devenu empire français.

Rabemananjara brise le carcan de la poétique pour déchirer l'espace des mots par la force d'un cri appelé justice ou égalité. Faisant manière de table rase pour aménager dans l'espace de la langue un lieu suffisamment large pour la contestation l'une des plus virulentes de la période d'avant les indépendances.

Esther Nirina, elle, change le paradigme. Réinvente la poésie pour la faire tenir dans l'intime, dans l'émotionnel, et dire ainsi l'indicible par la limite des mots. Une poésie qui nous pénètre en murmure vers la contemporanéité où la langue s'épuise devant la complexité du réel.

Raharimanana, enfin, avec sa prose disloquée, boitant magistralement, et qui danse des pas de folie, embrasse une époque de violence et de délire. Il souffle des airs, des chants, une langue neuve, combien déconcertante, mais seule capable de mettre à nu les ossements longtemps avalés par le silence.

L'avant-garde est donc là, elle a refait la littérature malgache durant près d'un siècle à écrire et à récrire les récits et la poésie d'une île errante sur l’immensité de l'océan. Et il n'est pas étonnant que ces quatre noms soient inscrits en lettre d'or dans les annales de cette littérature, eux qui ont su nommer toutes les nuances d'un temps, en choisissant soigneusement leur manière de faire lumière, une manière résolument innovante.

Au lendemain de l'avant-garde ?
A voir la littérature malgache actuelle, c'est à se demander si l'on est déjà au lendemain des innovations littéraires ? A-t-on atteint notre limite ?

Pourtant, la société malgache porte aujourd'hui, plus que jamais, les germes d'une mutation profonde. Les violences s’exacerbent. Des feux s’allument, incendient les âmes. La pauvreté a ouvert des plais qui tous les jours se creusent, s'infectent. La misère fait son chemin profondément dans la chair des hommes. De l'autre côté, cette jeunesse nouvelle. Émancipée de toute notion de territoire. Cette jeunesse à la soif immense de lendemain et d'horizons inconnus. Cette jeunesse rebelle d'une rébellion jamais encore goûtée pas ces terres. Cette jeunesse n'est-elle pas un veilleur de nuit, la torche qui illumine le noir des ventres creux ? L'aube qui s'annonce ?

Quoiqu'il en soit, ce bouillonnement conjugué à une pression sociale intenable pourrait accoucher d'un monstre sublime, ou d'un ange aux ailes de lames de rasoir. Encore faut-il structurer chaque domaine, en particulier la littérature et en premier lieu la poésie, pour aguerrir les âmes d'un nouvel avant-garde ? Je ne sais pas.

En tout cas, soulignons qu'en ce mi-mai c'est le Congo qui gagne en littérature, et partout. Pourquoi ? Parce qu'un Dibakana Mankessi (Prix Orange du livre en Afrique 2024) est avant tout un fils de Sony Labou Tansi. Parce qu'un Dieudonné Niangouna (Grand Prix Afrique Avant Garde 2024) porte l'héritage d'un Thicaya U Tam'Si et tous les avant-gardistes du Congo, même chose pour Alvie Mouzita (Prix internationale de poésie de Léopold Sedhar Senghor).

Les auteurs de ce pays à l'héritage littéraires immenses se sont hissés à la hauteur de leurs pères en choisissant un chemin autre qui veut rivaliser en splendeur.

Et nous ? Il nous faut aussi prendre l'échelle, laisser là charrettes, marchés et identités moisies. Oser se mettre à l'avant du bateau, même si la tempête gifle, même si les mers sont agitées. Défoncer le paysage, le réinventer, pour dire le plus exactement possible aujourd'hui et demain...

Pour cela « un tempérament particulier, des audaces et des chapardages, un débraillé d'allures, d'armes à volonté, que ne se permettent pas le gros des troupes ni les chefs à cheval », comme le dit Alphonse Dodet, est nécessaire.

Dibakana Mankessi
Le Psychanaliste de Brazzaville

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Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

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