Les critiques d'Elie Ramanankavana : De l'avant-garde malgache
14 juin 2024 // Littérature // 9800 vues // Nc : 173

Madagascar a sans nul doute eu sa littérature d'avant-garde. De Rabearivelo à Raharimanana, chaque grand écrivain a réinventé la littérature malgache à sa hauteur pour la mener en avant vers toujours plus de lendemain dans des lettres qui s'écrivent, s'inscrivent et s'ancrent dans l'ère du temps. Aujourd'hui, que reste-t-il de l'avant-garde des lettres malgaches ?

Une littérature qui ne se réinvente pas n'en-est pas une
Dès l'abord, précisons qu'est avant-garde, pour vous et moi, toute littérature qui se met en proue et non à la traîne, une littérature qui, au lieu d'imiter invente, qui, plutôt que de suivre prend la tangente quitte à se perdre. Une littérature qui a la fièvre de la créativité non pas pour l'amour du nouveau mais parce que le neuf uniquement est capable d'exprimer le présent.

Cela définit, nous pouvons dire que Rabearivelo tient donc de l'avant-garde. Car même si sa plume est d'un romantisme dégoulinant, il réinvente la littérature de là-bas par les trésors de la langue et de la culture d'ici. En lisant « L'intérférence », deux langues chevauchent votre esprit pour dire l'histoire d'un enchevêtrement, celle d'un Madagascar devenu empire français.

Rabemananjara brise le carcan de la poétique pour déchirer l'espace des mots par la force d'un cri appelé justice ou égalité. Faisant manière de table rase pour aménager dans l'espace de la langue un lieu suffisamment large pour la contestation l'une des plus virulentes de la période d'avant les indépendances.

Esther Nirina, elle, change le paradigme. Réinvente la poésie pour la faire tenir dans l'intime, dans l'émotionnel, et dire ainsi l'indicible par la limite des mots. Une poésie qui nous pénètre en murmure vers la contemporanéité où la langue s'épuise devant la complexité du réel.

Raharimanana, enfin, avec sa prose disloquée, boitant magistralement, et qui danse des pas de folie, embrasse une époque de violence et de délire. Il souffle des airs, des chants, une langue neuve, combien déconcertante, mais seule capable de mettre à nu les ossements longtemps avalés par le silence.

L'avant-garde est donc là, elle a refait la littérature malgache durant près d'un siècle à écrire et à récrire les récits et la poésie d'une île errante sur l’immensité de l'océan. Et il n'est pas étonnant que ces quatre noms soient inscrits en lettre d'or dans les annales de cette littérature, eux qui ont su nommer toutes les nuances d'un temps, en choisissant soigneusement leur manière de faire lumière, une manière résolument innovante.

Au lendemain de l'avant-garde ?
A voir la littérature malgache actuelle, c'est à se demander si l'on est déjà au lendemain des innovations littéraires ? A-t-on atteint notre limite ?

Pourtant, la société malgache porte aujourd'hui, plus que jamais, les germes d'une mutation profonde. Les violences s’exacerbent. Des feux s’allument, incendient les âmes. La pauvreté a ouvert des plais qui tous les jours se creusent, s'infectent. La misère fait son chemin profondément dans la chair des hommes. De l'autre côté, cette jeunesse nouvelle. Émancipée de toute notion de territoire. Cette jeunesse à la soif immense de lendemain et d'horizons inconnus. Cette jeunesse rebelle d'une rébellion jamais encore goûtée pas ces terres. Cette jeunesse n'est-elle pas un veilleur de nuit, la torche qui illumine le noir des ventres creux ? L'aube qui s'annonce ?

Quoiqu'il en soit, ce bouillonnement conjugué à une pression sociale intenable pourrait accoucher d'un monstre sublime, ou d'un ange aux ailes de lames de rasoir. Encore faut-il structurer chaque domaine, en particulier la littérature et en premier lieu la poésie, pour aguerrir les âmes d'un nouvel avant-garde ? Je ne sais pas.

En tout cas, soulignons qu'en ce mi-mai c'est le Congo qui gagne en littérature, et partout. Pourquoi ? Parce qu'un Dibakana Mankessi (Prix Orange du livre en Afrique 2024) est avant tout un fils de Sony Labou Tansi. Parce qu'un Dieudonné Niangouna (Grand Prix Afrique Avant Garde 2024) porte l'héritage d'un Thicaya U Tam'Si et tous les avant-gardistes du Congo, même chose pour Alvie Mouzita (Prix internationale de poésie de Léopold Sedhar Senghor).

Les auteurs de ce pays à l'héritage littéraires immenses se sont hissés à la hauteur de leurs pères en choisissant un chemin autre qui veut rivaliser en splendeur.

Et nous ? Il nous faut aussi prendre l'échelle, laisser là charrettes, marchés et identités moisies. Oser se mettre à l'avant du bateau, même si la tempête gifle, même si les mers sont agitées. Défoncer le paysage, le réinventer, pour dire le plus exactement possible aujourd'hui et demain...

Pour cela « un tempérament particulier, des audaces et des chapardages, un débraillé d'allures, d'armes à volonté, que ne se permettent pas le gros des troupes ni les chefs à cheval », comme le dit Alphonse Dodet, est nécessaire.

Dibakana Mankessi
Le Psychanaliste de Brazzaville

Laisser un commentaire
no comment
no comment - Evénement : Vide-Grenier by ViD'EO séduit le public

Lire

5 octobre 2026

Evénement : Vide-Grenier by ViD'EO séduit le public

Nirina Poiron, co-fondatrice de ViD'EO — plateforme malgache de vente et d'achat d'articles de seconde main entre particuliers, inspirée du modèle Vin...

Edito
no comment - Naturellement intelligents

Lire le magazine

Naturellement intelligents

Ce mois d'octobre, pendant que certains débattent encore de savoir si l'IA va « prendre leur travail », des lycéens malgaches de 13 à 17 ans sont à Séoul pour le First Global Challenge, prêts à en découdre avec les meilleurs cerveaux robotiques de 190 pays. En novembre, la Team CERISE de l'Ecole Nationale Informatique de Fianarantsoa reprend l'avion pour le Robotex International, catégorie Lego Sumo 3kg open — des sumos en lego, précision utile, même si le principe reste le même que l'original japonais. Et pendant ce temps, nos geeks locaux s'attaquent à des IA from scratch, c'est-à-dire construites de zéro, sans filet, sans modèle préfabriqué. Même les mpanandro — nos astrologues traditionnels gardiens du Fanandroana depuis des siècles — ont désormais un interlocuteur numérique avec OANA, une application qui veut rendre l'astrologie malgache accessible à tous sans déposséder les maîtres du calendrier. On appellera ça la modernité avec respect des anciens. Ou de l'audace bien élevée.Mais voilà — et c'est là que le professeur en nous reprend la parole — une machine qui pense vite ne pense pas forcément juste. L'IA est un marteau formidable, à condition de ne pas s'en servir pour planter des vis. Elle assiste, amplifie, accélère — elle ne remplace pas le jugement, la nuance, ni cette petite chose qu'on appelle l'expérience. Confier son devoir, son diagnostic ou sa stratégie d'entreprise à un algorithme sans en vérifier la cohérence, c'est un peu comme demander à un GPS de choisir votre métier. Nos jeunes qui construisent leurs robots et leurs IA de zéro l'ont compris avant beaucoup d'adultes — la vraie intelligence artificielle commence par une vraie intelligence naturelle.

No comment Tv

Interview - Ravo Raboanarison - Août 2026 - NC 199

Découvrez Ravo Raboanarison, violoniste, dans le no comment® NC 200 – septembre 2026
La scène du classique et du jazz connaît Ravo Raboanarison — notamment pour avoir tenu le premier violon au sein du Quatuor & Squad. Mais depuis quelques temps, cet archet-là ne se laisse plus enfermer dans un seul registre. Vingt-trois ans de pratique, et une conviction qui s'est imposée progressivement : le violon peut aller bien au-delà du classique.

Focus

Salon de l'auto 2026

Salon de l'auto 2026 au CCI Ivato

no comment - Salon de l'auto 2026

Voir