Hemerson Andrianetrazafy : L’histoire se dessine
3 janvier 2026 // Littérature // 2489 vues // Nc : 192

Classique discret devenu ouvrage rare, le livre d’Hemerson Andrianetrazafy revient en librairie. L’occasion pour son auteur, historien au regard de peintre, de replonger dans un siècle de création plastique et de réaffirmer l’existence d’une véritable identité picturale malgache.

Votre livre est réédité 34 ans après sa première sortie…
La réédition s’est imposée presque malgré moi. Il y a deux ou trois ans, la première édition était déjà épuisée ; honnêtement, je n’y pensais plus, j’étais même parti sur tout autre projet. Et puis la Fondation Yavarhoussein, qui travaille énormément à dynamiser l’art et à remettre la sensibilité au cœur du discours culturel, m’a contacté. Leur proposition de financer une réédition tombait à pic : j’en discutais justement avec quelques collègues. Au départ, je pensais naïvement régler cela en deux mois. Mais en rouvrant le manuscrit, je me suis rendu compte que ce serait presque une réécriture : réintégrer des chapitres supprimés, corriger des fautes, reformuler, et surtout réactualiser, car une thèse importante sur la même période est sortie entre-temps. En 1991, je n’avais accès à aucune archive d’Aix-en-Provence ; j’avais dû inventer ma propre méthodologie. Aujourd’hui, il fallait ajuster, préciser, affiner. Finalement, la rigueur a rallongé le calendrier… mais pour un résultat beaucoup plus fidèle à l’état actuel des connaissances.

Pourquoi avoir consacré un livre entier à la peinture malgache ?
Depuis l’enfance, j’ai toujours eu un crayon à la main. On disait même que j’étais un « salisseur de murs » tant je dessinais partout. Cette passion ne m’a jamais quitté, mais elle s’est heurtée à mon autre vocation : l’histoire. À l’université, dans les années 80, le département ne jurait que par l’histoire économique, sociale ou politique. Je faisais le travail, bien sûr, mais ce n’était pas là que mon regard vibrait. Alors j’ai cherché un terrain où mes deux passions pourraient se rejoindre. La peinture s’est imposée d’elle-même. J’ai commencé à fréquenter les ateliers, à discuter avec les artistes, à dépouiller méticuleusement la presse ancienne — souvent pauvre en informations — et à explorer les rares archives accessibles. De fil en aiguille, mon mémoire de maîtrise est devenu un ouvrage. Lors de la soutenance, l’enthousiasme du jury et d’un éditeur présent dans la salle a tout déclenché. C’est ainsi que je suis devenu, par un heureux hasard, le seul maîtrisard dont le travail a été publié à l’époque. Et ce premier livre a finalement voyagé bien plus loin que je ne l’aurais imaginé. Lorsque j'étais en France, j'étais sidérée parce que ça se trouvait dans les librairies à Paris. J'ai eu des échos également qu'on entendait même aux Etats-Unis.

Quelle période couvre exactement ce livre ?
Le livre retrace l’histoire de la peinture à Madagascar « depuis ses débuts », c’est-à-dire bien avant l’ère royale, jusqu’aux environs de 1945. Cette borne n’est pas un choix esthétique mais une limite documentaire : après cette date, les archives se raréfient et deviennent trop fragmentaires pour garantir une analyse rigoureuse.

Il faut rappeler que la peinture, en tant que pratique artistique autonome, n’appartient pas aux traditions expressives malgaches ; elle apparaît tardivement, d’abord sous influence européenne, puis s’enracine lentement dans la société. Pour couvrir cette première période, j’ai croisé archives, presse ancienne et corpus iconographique, en reconstituant patiemment les trajectoires d’artistes souvent oubliés. Au-delà de 1945, l’absence de sources exhaustives aurait compromis la cohérence scientifique de l’ensemble.

Peut-on vraiment parler de « peinture malgache » ?
Bien sûr que oui, on peut parler de peinture malgache — et pas seulement par facilité de langage. Elle existe parce que des peintres, dès la fin du XIXᵉ siècle, se sont donné pour mission d’en façonner les contours, d’en définir les signes, les couleurs, les thèmes. Leur intention était claire : produire une imagerie où l’on reconnaît immédiatement un paysage malgache, une atmosphère malgache, presque une respiration malgache.

Cela passe par les scènes rurales, les vieilles maisons en terre, les charrettes, les silhouettes Betsileo ou Merina, les gestes quotidiens de la campagne. Mais surtout par une gamme chromatique propre, un choix de palette que même les artistes français installés ici n’avaient pas. C’est ce jeu subtil de thèmes récurrents et de couleurs singulières qui donne à cette peinture son identité. Et, en parallèle de ces œuvres « savantes », une imagerie populaire s’est aussi développée, plus spontanée, plus accessible, mais tout aussi révélatrice de ce regard malgache sur le monde.

Depuis 1945, comment la peinture malgache a-t-elle évolué ?
Depuis l’après-guerre, la peinture malgache a connu une ouverture progressive, à la fois esthétique et technique. L’arrivée de nouveaux courants, des influences étrangères et d’autres manières d’enseigner l’art ont élargi le vocabulaire des artistes, qui se sont mis à explorer des registres plus personnels, parfois plus abstraits. Les supports ont changé, les outils aussi : on est passé de la toile classique aux matériaux hybrides, puis au numérique. Et aujourd’hui, même face à l’intelligence artificielle, je reste convaincu d’une chose : la créativité ne disparaîtra jamais. Les techniques évoluent, mais l’envie irrépressible de créer — de prendre un pinceau, une tablette ou n’importe quel outil — demeure intacte. La peinture survit parce qu’elle répond à un besoin profond, presque viscéral, que la technologie ne remplacera pas.

À qui s’adresse ce livre ? Aux artistes ? Aux universitaires ?
À tout le monde. Bien sûr, les artistes y trouveront des repères, les universitaires une base documentaire solide, mais j’ai voulu un livre accessible. Le grand public a aussi le droit de comprendre d’où vient la peinture qu’il voit partout sans toujours en connaître l’histoire. Je l’ai écrit en historien, mais aussi en passeur : quelqu’un qui essaie de rendre intelligible un cheminement esthétique souvent méconnu. Je raconte un parcours, des influences, des gestes, des choix esthétiques, dans l’espoir que chacun — amateur ou professionnel — puisse y reconnaître un morceau de son héritage culturel. L’objectif, c’est de donner des repères au grand public, d’offrir aux jeunes un socle, et aux curieux une porte d’entrée vers un patrimoine visuel encore trop peu exploré.

Propos recueillis par Solofo Ranaivo

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Février a ce petit talent sournois : il raccourcit le calendrier, mais allonge sensiblement les factures. On nous dit que c’est le mois de l’amour. Celui où les coeurs s’affolent, où les mots doux résonnent un peu plus fort… et où les caisses, elles aussi, font des étincelles. La Saint-Valentin, si on y regarde bien, c’est un c’est Cupidon avec un partenariat commercial bien négocié. Et quelle mise en scène ! Les vitrines rougissent à qui mieux mieux, les roses voient leur prix grimper en fonction de l’intensité du sentiment, les chocolats prennent des formes de coeur — parce qu’un foie ne ferait pas rêver. Sans oublier les menus « spécial couple » et les offres taillées sur mesure pour les âmes sensibles. Finalement, le 14 février, l’amour se résume souvent à des coffrets cadeaux, des bougies qui sentent bon et des tables réservées longtemps à l’avance. Romantique ? Sans doute. Improvisé ? Pas vraiment.Mais après tout, est-ce vraiment un problème ? Quand on aime, on ne compte pas, dit l’adage. Ou plutôt, on compte moins. Moins les zéros sur l’addition, moins les ficelles parfois grossières du marketing sentimental. L’important n’est pas le prix, mais l’intention — même si l’intention a parfois besoin d’un terminal de paiement. La Saint-Valentin n’a pas inventé le commerce, elle l’a simplement officialisé. Elle donne une belle excuse à ceux qui aiment aimer en grand, et une porte de sortie élégante à ceux qui avaient, une fois de plus, oublié la date. Elle rassure aussi : l’amour devient visible, mesurable, publiable. Sans preuve matérielle, serait-il suspect ? Alors on célèbre. Ou pas. On offre. Ou on écrit. On dîne aux chandelles ou on partage un mofo gasy au coin de la rue. Parce qu’au final, l’important n’est pas ce que l’on dépense, mais ce que l’on investit.
Et là, désolé pour les commerçants, aucune carte bancaire ne fait l’affaire.

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