À 90 ans passés, Esther Mahlangu continue de peindre comme on respire. De l’Afrique du Sud à Antananarivo, la grande prêtresse du dessin ndebele vient de signer l’ornement monumental de l’Arche Malaga, au Marais Masay. Héritière d’un savoir ancestral et figure majeure de l’art pictural panafricain, l’artiste transforme depuis près de huit décennies la tradition en langage universel. Rencontre exclusive avec une icône vivante, pour qui la couleur est mémoire, et la géométrie, une manière d’habiter le monde.
Comment êtes-vous devenue une artiste de renommée internationale ?
J’ai appris l’art du dessin ndebele auprès de ma mère et de ma grand-mère lorsque j’étais petite fille, comme le veut la tradition chez les Ndebele. À l’origine, ces motifs servaient à décorer les maisons, et j’ai passé plus de quatre décennies à peindre des fresques murales. Un tournant majeur a été mon invitation, en 1989, à l’exposition Les Magiciens de la Terre au Centre Pompidou, à Paris.

C’était ma première apparition internationale. En 1991, j’ai ensuite été la première femme et la première Africaine invitée à la BMW Art Car Collection. Ces expériences m’ont montré que le dessin ndebele pouvait dialoguer avec des supports contemporains et toucher un public mondial.
Vous êtes très fidèle aux traditions ancestrales dans votre travail pictural.
Je suis profondément attachée à mon héritage ndebele et fidèle aux principes du dessin et des formes traditionnelles. Cependant, j’ai toujours été ouverte à l’expérimentation de nouveaux supports et à l’exploration de nouvelles palettes de couleurs, rendues possibles par l’évolution des technologies de peinture. Mon travail ne cherche pas tant à transmettre une signification précise qu’à susciter un sentiment d’équilibre, de paix et d’harmonie. La géométrie sacrée et le dialogue des couleurs y jouent un rôle central. Lorsque je peins, je rends hommage à mes ancêtres. L’art fait partie de moi ; il m’a permis de créer des liens avec des personnes du monde entier.
Comment percevez-vous l’art pictural africain aujourd’hui ?
Je dois dire que je ne connais pas très bien l’art africain contemporain dans son ensemble, car je me suis surtout concentrée sur mon propre travail et sur celui de la nation ndebele. Depuis mon expérience internationale à Paris en 1989, j’ai été invitée à exposer dans de nombreuses villes à travers le monde, et j’ai toujours été bien accueillie. L’intérêt pour mon art n’a cessé de croître et atteint probablement aujourd’hui son niveau le plus élevé depuis le début de ma carrière, il y a près de 80 ans. Je souhaite que l’art, la culture et le patrimoine ndebele perdurent, même si les jeunes sont de plus en plus attirés par la vie urbaine.

Parlez-nous de l’Arche Malaga, votre œuvre monumentale à Antananarivo.
J’ai été contactée par le Fonds Yavarhoussen, dont je connais la solide réputation dans le domaine de l’art contemporain et de la valorisation du patrimoine culturel. C’est ce qui m’a donné envie de créer cette œuvre pour son président et pour Filatex. Le fait que cette fresque se situe dans un pays qui fait face à l’Afrique du Sud et, plus largement, au continent africain, a rendu le projet encore plus stimulant pour moi. Que je travaille seule, que je collabore avec d’autres artistes ou que je crée dans d’autres territoires, je reste toujours concentrée sur le rayonnement du dessin ndebele.
Dans un monde globalisé, peut-on encore parler d’« art africain » ?
Il m’est difficile de dissocier mon art de l’Afrique, car il est profondément enraciné dans la culture ndebele. En même temps, j’ai pu constater combien il est capable de créer des ponts entre le monde traditionnel et le monde contemporain, et de toucher des publics très différents.
Je ne peux parler que de mon propre travail et de celui de ma communauté, qui reste unique. Le fait que de nombreuses marques internationales, célébrités et institutions manifestent un intérêt pour mes œuvres montre que cet art, bien qu’ancré localement, possède une portée universelle.
Propos recueillis par Solofo Ranaivo
