D'où vient réellement la langue malgache ? Et le Sorabe, première écriture de la Grande-Île ou simple miroir d'influences venues d'ailleurs ? Entre migrations millénaires et échanges arabico-indonésiens, le doctorant en histoire Randriamahefa Alex Claudio lève le voile sur un héritage plus complexe — et plus fascinant — qu'on ne le croit.

« Le malgache n'est pas une langue autochtone au sens strict », lache Alex Claudio Randriamahefa, doctorant en histoire. En effet, la langue malgache est un carrefour linguistique où se mêlent des racines austronésiennes venues d'Indonésie et de Polynésie, des influences africaines de la côte est, et des apports arabisés intégrés progressivement à partir du XIIe siècle. Les premiers à le remarquer furent les explorateurs portugais, puis les Hollandais, familiers de l'archipel indonésien, qui notèrent des similitudes frappantes dans le vocabulaire jusqu'au sud-ouest de Madagascar, à Saint-Augustin et Masokoro. Dans le nord-ouest, les langues bantoues et le swahili laissent leur empreinte. Dans le sud-est, l'influence islamisée est plus marquée — mais les bases indonésiennes restent perceptibles, têtues, comme un socle qu'aucune superposition n'a réussi à effacer complètement.
Avant le XIXe siècle, chaque région avait d'ailleurs ses variantes : dans le Sud, on disait holy ; dans les Hautes Terres centrales, hody. Même sens, prononciation différente. La langue malgache s'est construite ainsi — par contacts, migrations, conflits et alliances.
C'est dans ce contexte que le Sorabe prend tout son sens. Entouré de mystère, souvent réduit à l'image du grimoire ésotérique, il mérite mieux que la légende. « C'est avant tout une écriture, un support de mémoire », précise-t-il. Apparu dès le XIVe siècle, le terme lui-même n'émerge qu'au XIXe — probablement par analogie avec le latin, pour distinguer les « grands caractères » des petits. Au cœur de ce système se trouve l'Alif. Il s’agit d’une adaptation des caractères arabes aux voyelles malgaches, permetant de transcrire phonétiquement la langue. Les scribes y consignaient chroniques, mythes, journaux de bord, observations astronomiques, pratiques divinatoires, notes sur les maladies et leurs remèdes.

Le Sorabe atteint son apogée sous Radama Ier. Formé par les Anakara, le roi comprit l'importance de l'écrit pour structurer son royaume — traités, alliances, correspondances, il rédigea lui-même de nombreux messages en Sorabe. Puis les missionnaires arrivèrent, avec l'écriture latine dans leurs bagages. Plus compacte, plus pratique pour les échanges internationaux, elle relégua progressivement le Sorabe à un usage culturel et rituel. Aujourd'hui, le Sorabe survit sous trois formes, à savoir textes en malgache, textes arabisés, et textes antesitesy. Ces derniers, extrêmement confidentiels, sont réservés aux membres de l'Anakara qui perpétuent encore chroniques familiales et savoirs ancestraux. Sa lecture reste rare. Mais chaque caractère déchiffré est une fenêtre ouverte sur l'histoire. « Le Sorabe est un témoin tangible de l'identité malgache », conclut Randriamahefa, et rajoute « Il est le reflet des connaissances accumulées au fil des migrations et des échanges. » Pas de secrets occultes. Juste une mémoire — vivante, métissée, et profondément humaine.
Lucas Rahajaniaina
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Photos : Andry Randrianarisoa