Patrice Nganang, ou la littérature après le genocide
19 octobre 2024 // Littérature // 6331 vues // Nc : 177

En lisant le Manifeste d'une nouvelle littérature africaine de Patrice Nganang, c'est une philosophie qui s'offre à nous. Une rareté en terre africaine. Une pensée d’une telle force, d’une telle profondeur, et d'une telle puissance explicative que l’on ne saurait ignorer. Le livre, même paru il y a de cela sept ans, ne peut que demeurer une référence pour toute critique sur la littérature d’Afrique, un passage obligé que nous empruntons présentement.

UN CHEMINEMENT AU DÉPART DE LA VIOLENCE

D’emblée, Patrice Nganang pose le génocide rwandais comme le fait primordial de cet ouvrage, son point de départ, son point d’arrivée. Ainsi déclare le philosophe qu’il s’agit là d’un moment historique. D’un instant où l’horloge des idées explose, d’un retour au néant total, sur toute l’étendue de l’Afrique. L’auteur qui se place après ces atrocités se demande comment un être humain peut justifier la barbarie qui conduit à l’assassinat d’un autre être humain? Il identifie deux pensées africaines, les deux seules possibles alors, comme le socle idéologique rendant possible un tel acte.

D’abord, la pensée identitaire, qui règne en maître à Madagascar et en Afrique, et qui dit en quelque sorte que nous sommes les plus beaux, les meilleurs, et qu’il ne faut absolument toucher à rien de ce que nous avons toujours été mais le perpétuer à l’infini seulement. Ensuite, la pensée révolutionnaire, qui met sur le dos de l’autre toute la misère d’ici, tissant un discours foireux puisé dans un désir fallacieux d’indépendance. Deux discours, deux pensées, qui ont posé la base idéologique du geste du Hutu sortant les coupecoupes pour massacrer, dans la région du Grand Lac, au Rwanda, en 1994, les Tutsi. Deux discours présents dans toutes les bouches africaines et en particulier malgaches posant la probabilité certaine, dans tous nos pays, du chaos le plus brutal.

Et pourtant, à partir du moment où une pensée raisonne la mort de l’humain, elle est tout bonnement caduque, elle ne vaut plus rien. Ainsi tout discours identitaire ou révolutionnaire, malgré qu’il soit ressassé à l’infini, à partir d’avril 1994, date du début du génocide rwandais, n’a plus aucun fondement. Il faut dès lors à l’Africain, et au Malgache en particulier, repenser l’homme et l’Africain, le monde et l’Afrique.

Car « le génocide rend pleinement humain l’Africain, voilà le tragique paradoxe. C’est que, rupture paradigmatique avec deux cent ans de pensées africaine, africaniste et africanisante qui longtemps ont entendu «l’Africain» comme quelqu’un de particulier, d’extraordinaire, il est l’entrée fracassante de celui-ci dans l’humanité simple, c’est à dire fautive » (P.33). Oui l’Africain est désormais l’égal de l’Européen, et inversement, parce que la Shoah, parce que le Rwanda.

L’EXIGENCE D’UNE NOUVELLE PENSÉE

À partir de cet instant zéro du génocide, une exigence de pensée nouvelle s’impose à l’Afrique. Sartre a été étranglé par les cadavres éparpillés dans les rues rwandaises. Son Orphée noir s’est suicidé ou plutôt est devenu fou et a massacré le noir comme lui. Dès lors, Sartre est complice! Il a formulé dans la préface de cette fameuse anthologie de Senghor une pensée tout à la fois identitaire et révoltée. Il a posé la différence de l’Afrique. « Le nègre ne peut […] réclamer pour lui cette abstraite humanité incolore : il est noir ». Que Sartre s’étouffe.

À partir du génocide rwandais, le nègre est devenu humain. Et l’Afrique, ses intellectuels, ses écrivains, à présent, ont urgemment besoin d’une autre idéologie conduit par l’impératif du « plus jamais ça » et qui fait table rase de la pensée héritière de Sartre. Oui, plus que jamais. La pensée africaine doit naître de ses terres, ses terres imbibées de sang, ses terres pourries de morts par millions. Et cela passe par la littérature d’abord avec des auteurs comme Wole Soyinka entre autres, qui réinventent l’Afrique au lieu de déclarer que l’Afrique est à conserver, comme Aimé Césaire, qui nous rappelle par la métaphore du bateau négrier que la violence est le point central de l’histoire africaine, l’Africain étant entré dans le monde par la figure de l’esclave sur un bateau génocidaire.

Mais le Manifeste d’une nouvelle littérature est d’une largeur infinie, on peut en parler sur des pages et des pages sont jamais s’arrêter. Pourtant, après avoir posé l’indépendance de l’art et de la littérature, Patrice Nganang devient incompréhensible quand il donne une mission aux artistes, celle de prévenir le pire, de réécrire en quelque sorte l’histoire. Il tombe dans Sartre, Sartre qu’il a admirablement enterré.

Les critiques d'Elie Ramanankavana
Poète/Curateur d'art/Critique d'art et de littérature/Journaliste

Laisser un commentaire
no comment
no comment - Exposition : Dendrophile, respirer l'art des arbres

Lire

24 décembre 2025

Exposition : Dendrophile, respirer l'art des arbres

À Madagascar, la troisième édition d'Antson'ny tontolo miaina transforme la matière végétale en poésie visuelle et sculpturale. De la Flow Gallery à I...

Edito
no comment - Bonne… continuation

Lire le magazine

Bonne… continuation

Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

No comment Tv

Making of shooting mode – Décembre 2025 – NC 191

Retrouvez le making of shooting mode du 𝗻𝗼 𝗰𝗼𝗺𝗺𝗲𝗻𝘁® magazine, édition décembre 2025 - NC 191
Prise de vue : Ambatobe Résidence 
Collaborations : Kostami - Tanossi – Via Milano mg – HAYA Madagascar - Akomba Garment MG
Make up : Réalisé par Samchia
Modèles : Addie, Kenny, Mitia, Natacha, Onitiana, Manoa, Santien, Mampionona
Photos : Andriamparany Ranaivozanany

Focus

African Series Of Poker

African Series Of Poker, en décembre à l’Hôtel Carlton à Anosy

no comment - African Series Of Poker

Voir