Les critiques d'Elie Ramanankavana : Anguille Sous Roche
12 octobre 2023 // Littérature // 6594 vues // Nc : 165

Anguille Sous Roche – Quand le là-bas dit d’ici
Anguille sous roche est le premier roman d'Ali Zamir. Paru aux éditions Le tripode, en 2016, l'auteur a 27 ans quand il publie cet ouvrage qui va lui valoir le Prix Senghor. Depuis, le livre est devenu culte, et c'est sans doute parce qu'il évoque une réalité sordide, partagée par de nombreuses îles de l'océan Indien, en premier Les Comores, Mayotte et Madagascar. Une réalité devenue chef d’œuvre littéraire, et l'on se doit de regarder en face après pour ne pas tomber dans la mascarade.

Un roman à la forme exceptionnelle
Comment raconter ? Comment se souvenir de toute une vie, au moment de rendre l'âme ? On ne peut le faire dans une lettre, adressée à qui de droit, car personne n'a droit à la quintessence d'une existence à part elle-même, surtout au moment de sa fin. On ne peut pas non plus le faire dans un roman comme il se doit. Dans un poème alors ? Non, car le temps ne suffit pas, le souffle presse et donc l’esthétique s’essouffle.

La seule forme est celle qu'Ali Zamir a trouvée. Ce monologue frisant la logorrhée.
Cette précipitation brisant dans son urgence les règles de base de la construction de phrase. Dans la course folle du verbe qui tente de devancer l'oubli, la majuscule va être avalée par l'allure de la langue, avec elle le point aussi. Tout le livre n'est dès lors qu'une seule phrase. Ce qui représente en soi une prouesse stylistique sans pour autant tomber dans l'esthétisme, car elle se fonde sur une nécessité : celui de dire l'essentiel, avant que la mort ne prenne tout. Et ça marche, on se régale. On rigole. C'est drôle. Mais c'est surtout horrible.

Une histoire que tout le monde a entendue...
Le récit d'Ali Zamir est simple, tellement simple qu'il parle à tout le monde. L'auteur n'a pas cherché loin. Il a pris son histoire dans les commérages du village, celui que nous tous avons déjà entendu. Cette histoire, c'est celle d'Anguille, une jeune lycéenne qui va tomber amoureux d'un homme, Vorace est son prénom. Il la met enceinte et l’abandonne. Rien de bien excitant. Le père d'Anguille, Connait-Tout, la chasse. Mais on apprend alors qu'elle n'est pas la vraie fille de Connait-tout. Que sa mère trompait ce dernier et qu'elle a été, elle aussi, abandonnée par le père de ses enfants. C'est avant de mourir que la mère d'Anguille, alors qu'elle accouchait de sa fille et de sa sœur jumelle, Crotale, avoue la vérité.

« se trouvant face aux affres de la mort elle avait tout dit fors le nom de celui auquel elle avait confié son cœur, celui-là qui avait brisé ce cœur, sans pitié, comme toute personne vorace d'ailleurs ». (P.271)

Cette allusion à Vorace est d'une subtilité extrême. Elle laisse planer le doute sur l'identité du père qui aurait pu au final être l'amant d'Anguille. Et tout devient une boucle, celle d'une histoire sempiternelle où l'infidélité et la fuite du père sont les centres de gravitation.

Mais la partie sur laquelle je voudrais attirer votre attention est celle-ci. Elle se produit, alors que Anguille va essayer de rejoindre Mayotte clandestinement. Sur le bateau, elle rencontre un immigré clandestin comorien venu cherché une vie meilleure à Mayotte. Il est expulsé injustement après avoir réclamé son dû à un fonctionnaire aux papiers réguliers. Le lendemain, le clandestin revient à Mayotte prenant la mer, entouré de ses semblables et en particulier d'Anguille. À  la foule entassée autour de lui, il déclare:

« Tout ça c'est de la broutille, ils nous font voyager gratuitement pour venir voir nos familles, c'est mieux que rien, par là ils ont trouvé au moins un job, au lieu de rester à toucher de gros salaires pour rien et à manger des poulets, et puis nous sommes bien servis, Mayotte c'est chez nous mes frères et sœurs, n'acceptez pas qu'on vous leurre avec des drapeaux tricolores, ne croyez pas à ces rêveurs qui se goûtent en se prenant pour des Français, tout ça c'est de la broutille je vous le redis. » (P.299)

Quelques heures après, la vedette fait naufrage. Le clandestin meurt.

C'est l'histoire d'un Comorien. C'est aussi l'histoire de beaucoup de Malgaches...

Un livre à lire tout de suite
Ce livre fait partie des obligatoires pour connaître la situation qui sévit dans l'océan Indien, aujourd'hui. Si demain, on veut véritablement bâtir une unité entre nos îles, il faut voir en face la réalité même si elle est sordide. Quelle Indianocéanie peut-il exister si tous les jours entre nos îles nos peuples meurent pour joindre des terres qui sont censés être les leurs ? Quelle Indianocéanie, si des peuples initialement unis sont séparés par des drapeaux et des hymnes nationaux ?

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Février a ce petit talent sournois : il raccourcit le calendrier, mais allonge sensiblement les factures. On nous dit que c’est le mois de l’amour. Celui où les coeurs s’affolent, où les mots doux résonnent un peu plus fort… et où les caisses, elles aussi, font des étincelles. La Saint-Valentin, si on y regarde bien, c’est un c’est Cupidon avec un partenariat commercial bien négocié. Et quelle mise en scène ! Les vitrines rougissent à qui mieux mieux, les roses voient leur prix grimper en fonction de l’intensité du sentiment, les chocolats prennent des formes de coeur — parce qu’un foie ne ferait pas rêver. Sans oublier les menus « spécial couple » et les offres taillées sur mesure pour les âmes sensibles. Finalement, le 14 février, l’amour se résume souvent à des coffrets cadeaux, des bougies qui sentent bon et des tables réservées longtemps à l’avance. Romantique ? Sans doute. Improvisé ? Pas vraiment.Mais après tout, est-ce vraiment un problème ? Quand on aime, on ne compte pas, dit l’adage. Ou plutôt, on compte moins. Moins les zéros sur l’addition, moins les ficelles parfois grossières du marketing sentimental. L’important n’est pas le prix, mais l’intention — même si l’intention a parfois besoin d’un terminal de paiement. La Saint-Valentin n’a pas inventé le commerce, elle l’a simplement officialisé. Elle donne une belle excuse à ceux qui aiment aimer en grand, et une porte de sortie élégante à ceux qui avaient, une fois de plus, oublié la date. Elle rassure aussi : l’amour devient visible, mesurable, publiable. Sans preuve matérielle, serait-il suspect ? Alors on célèbre. Ou pas. On offre. Ou on écrit. On dîne aux chandelles ou on partage un mofo gasy au coin de la rue. Parce qu’au final, l’important n’est pas ce que l’on dépense, mais ce que l’on investit.
Et là, désolé pour les commerçants, aucune carte bancaire ne fait l’affaire.

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