Sur les traces d’Elgas, la lucidité
23 novembre 2024 // Littérature // 4983 vues // Nc : 178

Lire Elgas, parcourir cet essai intitulé Les bons ressentiments, Essai sur le malaise post-colonial , c’est faire l’expérience d’une lucidité sans concession sur l’Afrique en général. C’est oser les yeux ouverts. Devant une réalité toujours édulcorée, magnifiée, par les discours identitaires élevés par la tendance en position « décoloniale ». Un exercice nécessaire même si douloureuse.

L’ACCUSATION D’ALIÉNATION DÉMASQUÉE

Qui est aliéné, qui ne l’est pas ? Une question, une accusation combien cruelle, qui nourrit les discussions à sens unique. Un doigt pointé ravageur, et cela d’hier à aujourd’hui, en Afrique, à Madagascar, dans tous les domaines. Combien d’auteurs, combien d’artistes ont été mis au pilori sous prétexte d’aliénation ? Combien d’écrivains ? Combien de plasticiens, de peintres ? Combien de politiques ? Combien d’hommes d’affaires ? Ont été accusés de trahir les siens au nom de l’Occident et de ses valeurs, au nom de la France et ses couleurs ?

Une question assassine en ce qu’elle s’immisce un doute corrosif et instinctif, se nourrissant de l’acidité d’une blessure profonde, celle de la colonisation. Une accusation qui ne peut que faire mouche. À condition de la brandir en premier. C’est donc à qui dégaine le plus vite. Nulle argumentation. Sinon vaseuse seulement. Et pour seul fondement. Un sentiment. L’amertume d’un passé mal avalé. D’un hier étouffant.

Au-delà du consensus, pourtant, Elgas débusque la faille. C’est que cette accusation tant ressassée emprisonne l'Africain dans une définition de soi négatif. En définitive, elle est le revers d'un lien resté fort avec le colonisateur.

Car s’il faut absolument se définir en brisant les liens avec cet occident envahissant, c’est que « l'occident est encore au centre, du simple fait qu'on en fait toujours la condition de l'émancipation. Il se trouve ainsi que l'ordre de la protestation, au lieu de défaire son hégémonie, le renforce et, parfois, renverse tout bonnement la perspective en tombant dans un centrisme inverse que le préfixe afro ne sauve d'aucun despotisme. »

Mais l’auteur n’en reste pas là, dans sa critique virulente, il démontre que l’afro-pessimisme, charge retenue contre certains aliénés par les saints du décolonialisme n’a jamais existé comme courant de pensée. Qu’il n’a jamais été que des cas ponctuels de fulgurante lucidité, du moins chez l’intellectuel africain. Lucidité, tel est bien le mot, et non pessimisme, car comment appeler autrement un homme qui appelle rouge le rouge et noir le noir sinon une personne lucide ?

La dénonciation conduit ainsi, en mettant hors-jeu toute lucidité, tout autre discours que panafricaniste et colonial, à uniformiser le regard africain sur sa réalité, qui au final n’en est plus une. Tout se résume à la faute de l’Occident. Et l’histoire, elle, commence et finit par la seule colonisation.

Dire que nous sommes tout aussi responsables est signe d’une haine de soi. Une seule parole prévaut, celle du décolonialiste. Une seule position, celle de la victime. Cependant, à être victime, où l’on va ? À prendre l’Occident responsable, seul acteur, que peut-on faire ? C’est une boucle stérile où l’Africain est acculé à l’impuissance.

LE CHEMIN DE L’ « INCOLONISATION »

Devant l’impasse, Elgas trouve un point de sortie. « L’incolonisation » face à la colonisation. C'est-à-dire la part inaliénable chez tout peuple. Ce qui reste « incolonisable ». L’auteur l'oppose à l’attitude décoloniale « qui admet tacitement la réussite de l'entreprise coloniale » . Alors qu’à l’envahissement, à la spoliation de l’Occident, quelque chose a résisté, le patrimoine, la culture etc, à l'abri « d'une frontière de la pénétrance des idées exogènes » .

Toutefois, le métissage n'est pas un décès et comme « il n'y a pas de pureté absolue, le métissage est notre condition » . Tout est en prise à une dynamique d'enrichissement mutuel. Elgas souligne ainsi que « l'une des imprudences en la matière est de considérer justement cet incolonisable comme une matière statique et fossile […] qu'on devrait retrouver intact. » . Au contraire, déclare l'auteur « il faut en secouer le poussiéreux vernis, en sonder la force et le réinventer » .

Les critiques d'Elie Ramanankavana
Poète / Curateur d'Art / Critique d'art et de littérature/Journaliste.

Laisser un commentaire
no comment
no comment - Exposition : Quand l'art prend racine dans le vivant

Lire

14 janvier 2026

Exposition : Quand l'art prend racine dans le vivant

Dendrophile s'inscrit dans la continuité d'Antson'ny tontolo miaina, projet initié en 2023 par la curatrice indépendante Ihoby Rabarijohn, qui relie a...

Edito
no comment - Bonne… continuation

Lire le magazine

Bonne… continuation

Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

No comment Tv

Making of shooting mode – Décembre 2025 – NC 191

Retrouvez le making of shooting mode du 𝗻𝗼 𝗰𝗼𝗺𝗺𝗲𝗻𝘁® magazine, édition décembre 2025 - NC 191
Prise de vue : Ambatobe Résidence 
Collaborations : Kostami - Tanossi – Via Milano mg – HAYA Madagascar - Akomba Garment MG
Make up : Réalisé par Samchia
Modèles : Addie, Kenny, Mitia, Natacha, Onitiana, Manoa, Santien, Mampionona
Photos : Andriamparany Ranaivozanany

Focus

African Series Of Poker

African Series Of Poker, en décembre à l’Hôtel Carlton à Anosy

no comment - African Series Of Poker

Voir