Le devoir de violence, Yambo Ouologuem
18 janvier 2025 // Littérature // 5427 vues // Nc : 180

Ce livre est l'un des plus grands classiques de la littérature africaine. Sujet à maints scandales, taxé de plagiat, de vulgarité érotique, un demi-siècle après, alors que les critiques ont été oubliées et moisissent dans leurs tombes, le chef-d'œuvre reste intact et parle comme hier d'une Afrique terrible, exposée dans sa nudité. Aujourd'hui, les mots de Yambo Ouologuem résonnent plus que jamais, amplifiés par le Goncourt 2021 obtenu par une œuvre où le cœur se trouve être Le devoir de violence sous la plume d'un Mohamed Mbougar Saar génial.

Une lumière crue

Après la dernière page de ce livre désormais légendaire, ma première impression a été l'abasourdissement. Jamais écrivain noir avant Yambo Ouologem n'a décri ainsi le passé de ce continent. Un passé où l'esclavage, les exactions, les pires atrocités : viols, exploitations brutales, génocides, sont le fait des Africains eux-mêmes. Ou si, mais ce fut alors l’œuvre d'un historien malgache dont tous semblent avoir tu le nom : Raombàna. Car Raombàna quand il appelle Andrianamponimerina l'usurpateur, narrant les perfidies de ce roi démiurge, remet les pendules à l'heure de la plus brutale des manières. Sous sa plume, hier devient tout d'un coup plus réaliste car les dorures affabulatrices sont tombées.

Dans Le devoir de violence, la vérité est crue. Le passé de l'Afrique est sanguinaire, non par des mains blanches, qui ont hérité des armes du crime, mais par des mains noires ; non par le christianisme, mais par l'islam, par les traditions ancestrales. Car nous-mêmes avons vendu nos frères, nous-mêmes avons violé nos sœurs, trahi nos pères et assassiné nos mères. Et avant que ne s'achève l'ouvrage, Kassoumi, un des personnages clés, commet un péché œdipien. Il achète sa sœur dans un bordel, et eux deux sans le savoir, comme s'ils avaient oublié leurs liens de parenté, comme nous tous, amnésiques de nos racines ensanglantées, orphelins de notre humanité, copulent.

Le devoir de violence est donc un miroir cruel, où les prétentions nombrilistes, les mirages d'un passé sans tache, s'effondrent. L'Afrique apparaît alors dans sa réalité désencombrée de toutes parures, de toutes affabulations. La négritude battue en brèche de la plus belle manière y est égorgée sublimement.

Un texte d’une poésie sans faille

Le devoir de violence, au-delà de sa profondeur philosophique et de sa justesse violente, est d’une poésie exquise. Le langage, sans être déstructuré, restant même très formel, soutenu, délicieusement distingué, est manié par un génie discret, qui, sans être violent, en fait ce qu'il veut. Conduit à la manière d'une prière, la prose semble, par moment, devenir incantation, par d'autres, litanie rituelle, et parfois, délirante extase. C’est une œuvre qui démontre en somme que la limite entre roman et poésie est une ligne de démarcation caduque.

En définitive, ce roman est un ouvrage d'une cruauté salvatrice qui appelle à nous regarder, nous Africains, avec un regard juste. D'une saveur complexe, bien loin des facilités insipides, c’est une œuvre qui traversera l’éternité.

Les critiques d'Elie Ramanankavana

Poète / Curateur d'Art / Critique d'art et de littérature/Journaliste.

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Il fut un temps — pas si lointain — où le cinéma malgache était timide, réduit à quelques projections confidentielles et à des moyens de fortune. Depuis un certain temps – ironie du sort ou simple justice poétique – ce sont nos films qui s’invitent sur les écrans du monde et des festivals sur les cinq continents. Felana Rajaonarivelo, Kuro Mi qui ont été récemment primés dans des festivals internationaux. Avec cette nouvelle génération de cinéaste, Madagascar rafle les prix et, surtout, les regards.
Il fut une époque où parler de « cinéma malgache » provoquait un sourire poli, celui qu’on réserve aux rêves un peu fous. D’autres se moquaient ouvertement de ces productions de niveau abécédaire. Désormais, ces points de vue moqueurs s’effacent pour laisser place à l’admiration. Les images sont plus nettes, les scénarios plus affûtés, les voix plus assurées. On sent cette montée en gamme, cette fierté tranquille d’un art qui prend enfin confiance en lui. Et c’est beau à voir — comme une pellicule qu’on aurait enfin sortie du grenier pour la projeter au grand jour.
Certes, des défis restent à relever, notamment en matière d’infrastructures, de financements, de formation… mais le vent tourne. Et ce vent-là sent la créativité, la sueur, et un peu de ce grain de folie propre à nos conteurs. La Grande-île ne veut plus être simple figurant dans l’histoire du septième art. Madagascar s’installe, doucement mais sûrement, dans le rôle principal. Au fond, ce renouveau n’est pas qu’un phénomène culturel. C’est une déclaration : ici aussi, on sait raconter. Et mieux encore, le faire rêver.

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Make up : Réalisé par Samchia 
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Photos : Andriamparany Ranaivozanany

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