Les critiques d'Elie Ramanankavana : Anguille Sous Roche
12 octobre 2023 // Littérature // 99 vues // Nc : 165

Anguille Sous Roche – Quand le là-bas dit d’ici
Anguille sous roche est le premier roman d'Ali Zamir. Paru aux éditions Le tripode, en 2016, l'auteur a 27 ans quand il publie cet ouvrage qui va lui valoir le Prix Senghor. Depuis, le livre est devenu culte, et c'est sans doute parce qu'il évoque une réalité sordide, partagée par de nombreuses îles de l'océan Indien, en premier Les Comores, Mayotte et Madagascar. Une réalité devenue chef d’œuvre littéraire, et l'on se doit de regarder en face après pour ne pas tomber dans la mascarade.

Un roman à la forme exceptionnelle
Comment raconter ? Comment se souvenir de toute une vie, au moment de rendre l'âme ? On ne peut le faire dans une lettre, adressée à qui de droit, car personne n'a droit à la quintessence d'une existence à part elle-même, surtout au moment de sa fin. On ne peut pas non plus le faire dans un roman comme il se doit. Dans un poème alors ? Non, car le temps ne suffit pas, le souffle presse et donc l’esthétique s’essouffle.

La seule forme est celle qu'Ali Zamir a trouvée. Ce monologue frisant la logorrhée.
Cette précipitation brisant dans son urgence les règles de base de la construction de phrase. Dans la course folle du verbe qui tente de devancer l'oubli, la majuscule va être avalée par l'allure de la langue, avec elle le point aussi. Tout le livre n'est dès lors qu'une seule phrase. Ce qui représente en soi une prouesse stylistique sans pour autant tomber dans l'esthétisme, car elle se fonde sur une nécessité : celui de dire l'essentiel, avant que la mort ne prenne tout. Et ça marche, on se régale. On rigole. C'est drôle. Mais c'est surtout horrible.

Une histoire que tout le monde a entendue...
Le récit d'Ali Zamir est simple, tellement simple qu'il parle à tout le monde. L'auteur n'a pas cherché loin. Il a pris son histoire dans les commérages du village, celui que nous tous avons déjà entendu. Cette histoire, c'est celle d'Anguille, une jeune lycéenne qui va tomber amoureux d'un homme, Vorace est son prénom. Il la met enceinte et l’abandonne. Rien de bien excitant. Le père d'Anguille, Connait-Tout, la chasse. Mais on apprend alors qu'elle n'est pas la vraie fille de Connait-tout. Que sa mère trompait ce dernier et qu'elle a été, elle aussi, abandonnée par le père de ses enfants. C'est avant de mourir que la mère d'Anguille, alors qu'elle accouchait de sa fille et de sa sœur jumelle, Crotale, avoue la vérité.

« se trouvant face aux affres de la mort elle avait tout dit fors le nom de celui auquel elle avait confié son cœur, celui-là qui avait brisé ce cœur, sans pitié, comme toute personne vorace d'ailleurs ». (P.271)

Cette allusion à Vorace est d'une subtilité extrême. Elle laisse planer le doute sur l'identité du père qui aurait pu au final être l'amant d'Anguille. Et tout devient une boucle, celle d'une histoire sempiternelle où l'infidélité et la fuite du père sont les centres de gravitation.

Mais la partie sur laquelle je voudrais attirer votre attention est celle-ci. Elle se produit, alors que Anguille va essayer de rejoindre Mayotte clandestinement. Sur le bateau, elle rencontre un immigré clandestin comorien venu cherché une vie meilleure à Mayotte. Il est expulsé injustement après avoir réclamé son dû à un fonctionnaire aux papiers réguliers. Le lendemain, le clandestin revient à Mayotte prenant la mer, entouré de ses semblables et en particulier d'Anguille. À  la foule entassée autour de lui, il déclare:

« Tout ça c'est de la broutille, ils nous font voyager gratuitement pour venir voir nos familles, c'est mieux que rien, par là ils ont trouvé au moins un job, au lieu de rester à toucher de gros salaires pour rien et à manger des poulets, et puis nous sommes bien servis, Mayotte c'est chez nous mes frères et sœurs, n'acceptez pas qu'on vous leurre avec des drapeaux tricolores, ne croyez pas à ces rêveurs qui se goûtent en se prenant pour des Français, tout ça c'est de la broutille je vous le redis. » (P.299)

Quelques heures après, la vedette fait naufrage. Le clandestin meurt.

C'est l'histoire d'un Comorien. C'est aussi l'histoire de beaucoup de Malgaches...

Un livre à lire tout de suite
Ce livre fait partie des obligatoires pour connaître la situation qui sévit dans l'océan Indien, aujourd'hui. Si demain, on veut véritablement bâtir une unité entre nos îles, il faut voir en face la réalité même si elle est sordide. Quelle Indianocéanie peut-il exister si tous les jours entre nos îles nos peuples meurent pour joindre des terres qui sont censés être les leurs ? Quelle Indianocéanie, si des peuples initialement unis sont séparés par des drapeaux et des hymnes nationaux ?

Laisser un commentaire
no comment
no comment - La 5e édition de la résidence Regards  Croisés à Diego Suarez

Lire

15 juillet 2024

La 5e édition de la résidence Regards Croisés à Diego Suarez

La 5e édition de la résidence Regards Croisés à Diego Suarez s’est déroulée du 24 juin au 06 juillet organisée par l’Alliance Française d’Antsiranana...

Edito
no comment - L’appel de la forêt

Lire le magazine

L’appel de la forêt

En octobre 2023, les Mikea ont participé au premier congrès sur la conservation des peuples autochtones des communautés locales d’Afrique à Namibie. C’est la première fois qu’un Mikea, en la personne de Tsivohara sort de Madagascar pour représenter sa communauté à une réunion internationale. Les Mikéa sont les derniers chasseurs-cueilleurs de Madagascar habitants dans le sud-ouest de l’Île. Depuis de nombreuses années, ce peuple est entouré de légendes non fondées et suscite la curiosité des chercheurs et des historiens. Et pourtant, c’est un peuple qui a hérité d’une culture et d’un mode de vie séculaire vouant à disparaître, si aucune initiative n’est lancée pour sauver leur forêt qui continue de brûler chaque année. Une forêt primaire pourtant nommée au rang de patrimoine mondial de l’UNESCO. Comme le précise le photographe Thierry Cron (p.44), l’objectif principal de son travail photographique est de faire découvrir ce peuple au plus grand nombre, de sensibiliser le public à la précarité de leur situation, de susciter une prise de conscience collective et d’encourager des actions concrètes en faveur de la préservation de leur environnement et de leur mode de vie. 

no comment - mag no media 02 - Mai - Juin 2024

Lire le magazine no media

No comment Tv

GRAND ANGLE - Mikea - Thierry Cron - Reportage photos – NC 174

En octobre 2023, les Mikea ont participé au premier congrès sur la conservation des peuples autochtones des communautés locales d’Afrique à Namibie. C’est la première fois qu’un Mikea, en la personne de Tsivohara sort de Madagascar pour représenter sa communauté à une réunion internationale. Les Mikéa sont les derniers chasseurs-cueilleurs de Madagascar habitants dans le sud-ouest de l’Île, victimes de la déforestation.

Focus

Fête de la musique et les 60 ans de l'IFM

Fête de la musique et les 60 ans de l'IFM Hors les Murs à la Zone Zital Ankorondrano, le samedi 22 juin.

no comment - Fête de la musique et les 60 ans de l'IFM

Voir