Les critiques d'Elie Ramanankavana : L'Île Rouge et ses poètes oubliés
17 mars 2024 // Littérature // 9367 vues // Nc : 170

Madagascar, « Île aux syllabes de flamme » bâtie par des poètes, ceux du VVS, du MDRM, ceux de nulle part et de partout, ceux de tous les cœurs et de toutes les âmes. Esther Nirina, Jacques Rabemananjara, Hery Mahavanona, Elie Rajaonarison, Maurice Ramarozaka, ils sont nombreux, ces poètes aux noms raillés, innombrables encres dissolues par le fleuve du temps. Nous tous, nous qui enfantons de la poésie d'ici, sommes-nous déjà les oubliés de demain ?

Le cas  Jacques Rabemananjara
Jacques Rabemananjara est sans aucun doute une des figures majeures de la poésie malgache contemporaine. On peut dire, sans se tromper, qu'il est celui qui a accouché de la forme  actuelle de cette poésie où l'on surpasse les formes d'hier pour le corps à corps avec la violence de plus en plus brûlante d'une réalité suspendue à jamais au bord d'un précipice sans fond. Rabemananjara, qui plus est, avec Senghor, Césaire et Damas, est un des pères fondateurs de cette négritude donnant pour la première fois à la littérature africaine droit de citer. Pourtant, parmi les quatre a-t-on jamais évoqué Rabemananjara comme un membre important de ce mouvement? Si oui, il est certain qu'on le fait beaucoup moins que pour les trois autres. Ce cas de figure est une aberration, une situation totalement contradictoire et d'autant plus que personne ne l'a voulu ainsi. Personne n'a expressément dissout Rabemananjara dans les replis du temps par mauvaise foi. Personne n'a voulu qu'il ne soit  publié à Madagascar qu'en 2023. 

Cette situation réduit  la rentabilité de la poésie et de toute la littérature malgache en général. Une rentabilité qui a fait que les droits sur les œuvres poétiques de Senghor ont été rachetés par la maison d'éditions à grand tirage « Points » contrairement à Rabemananjara. Ainsi va de tous les écrivains malgaches, d'autant plus qu'ils sont réduits pour la plupart à ne parler que de l'exotisme de leur île alpha et oméga de leur monde en ratant inexorablement l'essence de la condition humaine.
Pour expliquer ce cas improbable, rappelons d'abord l'insularité Malgache, la mer qui n'arrange rien à son isolement empiré par une incertitude ou même une affirmation d'une identité culturelle unique et différente de l'Afrique. De cette manière, la littérature malgache, déjà située à un point géographique extrêmement éloigné du centre qu'est la France, est voué à n'avoir qu'un très faible lectorat, l'Africain a plus de chance de lire un livre africain.

Aujourd'hui, la poésie malgache
Le présent de la poésie de la Grande Île est fait de textes endémiques en langue malgache, très peu traduits car snobés par les maisons d'édition ce qui les rend inaccessibles. Il s'agit pour la grande majorité d'une poésie écrite dans les associations de poètes telles que Faribolana Sandratra ou Havatsa Upem qui constituent de véritables cercles fermés où les membres diffusent leurs œuvres auprès des membres eux-mêmes et de leurs proches. Une situation qui aggrave l'isolement de  la poésie malgache. Les thèmes et les styles quant à eux finissent par se reproduire à travers le temps jusqu'à se figer dans une forme unique très vite rébarbative. Mais depuis quelques années, le nombre de jeunes poètes non-affiliés à une association ou à une autre s'est multiplié. Ils appartiennent à des scènes diversifiées allant de la littérature, passant par le théâtre, la musique et l'art visuel. Cette diversité brise à elle seule les formes traditionnelles d'antan tout en posant le défi de structurer une telle effervescence.

Car la poésie est ce soleil qui, sans jamais perdre sa chaleur, se lève dans la bouche du poète et se couche dans les oreilles du lecteur. Chaleur étouffée par le sable du temps que l'on souffle de nos voix pour la garder rouge et vive, à jamais. Cette danse des lettres pour dire les mots sans troubler le silence, cette poésie hors de toute phrase, ce sang de l'encre, il faut la dépoussiérer à grand coup de balais. À une époque où les communautés littéraires ont oublié fort heureusement leurs frontières, à une époque où l'on a jamais autant édité de la poésie, à l'ère des podcasts et des vidéos de déclamation, les outils sont là, les poètes aussi, il ne reste plus qu'à ajuster la synergie et à travailler la matière touffue des lettres éparpillées. Un travail colossal mais possible. 

L’Île Rougeet ses poètes oubliés

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