Les critiques d'Elie Ramanankavana : Jacques Rabemananjara, quand raconte l'histoire la poésie
15 juin 2023 // Littérature // 69 vues // Nc : 161

Œuvre Poétique de Jacques Rabemananjara présentée et annotée par Dominique Ranaivoson, regroupe l'entière poésie d'un des plus grands noms, non seulement de la littérature malgache et africaine, mais de l'histoire de la Grande Île. L'ouvrage présente les poèmes de l'écrivain de manière chronologique et fait ainsi ressortir l'évolution d'une plume au gré des tribulations d'une vie tiraillée entre la chose publique et les intimes secrets. Une plongée tête la première dans les replis d'une des plumes les iconiques de Madagascar balisée par la clairvoyance d'une Dominique Ranaivoson bienveillante.

Un exploit éditorial
« Exploit » est sans aucun doute le mot, et cela, pour diverses raisons. D'abord, parce que c'est la toute première fois que Jacques Rabemananjara est publié à Madagascar dans un ouvrage pareil, et parce que le prix de cet ouvrage a été réduit de moitié grâce au financement du Fonds Yavarhoussen. En effet, une publication similaire des Œuvres poétiques de Rabemananjara a vu le jour aux éditions Sépia en 2022 par les soins de Dominique Ranaivoson au prix de 30 euros. 

Onéreux donc, et inaccessible aux portefeuilles du malgache moyen. Avec cette nouvelle édition, le prix a été réduit de moitié, soit 15 euros ou 50 000 Ariary, et un prix de lancement de 30 000 Ariary ainsi qu'un prix étudiant de 15 000 Ariary ont même été proposés. Un véritable coup de maître qui permet à une œuvre incontournable de se retrouver sur le chevet des étudiants et des curieux en tout genre.

Ceci constitue un grand achèvement dans la mesure où à Madagascar le prix du livre représente un obstacle majeur à la vulgarisation de la lecture. Pourtant, jusqu'à présent, aucune action concrète n'a vu le jour pour réduire le coût des livres. Quand sortent des ouvrages à l'étranger dans les maisons d'édition clinquantes sur Madagascar, sa littérature et son histoire, l'objet est tellement cher que l'acheter serait se saigner les poches. Tout cela pour dire, et pour inciter les acteurs privés et publics, à investir dans l'édition sur les pas du Fonds Yavarhoussen, que je tiens à saluer particulièrement.

La lecture constitue le moyen le plus sûr pour faire avancer les mentalités, pour faire évoluer les consciences. Elle donne aux individus la matière nécessaire pour se penser, réfléchir sur la société et donc la faire évoluer. Et si l’engouement pour l'art visuel, aujourd'hui, s’étendait demain aux livres et à la littérature, la culture malgache serait alors portée à un degré de vitalité jamais encore égalée.

Un ouvrage où l'aisance est le fruit du travail de Dominique Ranaivoson
En parcourant ce livre, très vite, on constate son ampleur. Les poèmes se succèdent sans fin et au bout d'un moment, on s’enivre d'une tempête où le réel s'effondre pour laisser place à l'univers de ce qui fait figure de démiurge : Rabemananjara et son verbe. Si cet amas de mots, par moments extrêmement compliqués parce que rares, vous était jeté sous les yeux sans aucune explication, plus d'un sans doute se serrait égaré sur les sentiers escarpés d'une poésie à clés. Il faut, pour comprendre chaque poème, pour en savourer le suc et ne pas se fourvoyer, les relier au contexte et à la vie de l'auteur lui-même. Pour cela, Dominique Ranaivoson est d'un grand secours, car chaque recueil est introduit avant la préface originale. L'académicienne brosse un panorama complet du moteur même de la plume, elle nous emmène dans les recoins cachés d'une vie, pour révéler la dynamique même de l'encre et du papier. À titre d'exemple, avant le recueil intitulé Les Ordalies, elle prend la peine combien nécessaire de préciser « Jacques Rabemananjara est ministre depuis 1960 sous la présidence de Philibert Tsiranana […] Au contraire de son ami Senghor qui, au même moment, fait allusion à ses fonctions politiques dans sa poésie, Rabemananjara s'en tient à sa vie intime. » (P.201). On comprend dès lors le virement qu'a pris l’œuvre et on lit sans se tromper.
À chaque terme qui mérite une explication, les notes de bas de page, jamais, ne manquent. Elles sont même par moment un peu trop nombreuses pour le goût des lecteurs avertis, elles alourdissent alors une lecture qui devrait suivre le cours du délire poétique pour libérer son exquise saveur. Mais on pardonne facilement à Dominique Ranaivoson quand on sait que cette catégorie n'est pas la règle et qu'il s'agit avant tout d'un ouvrage qui se veut accessible à tous et surtout aux néophytes. On ne peut dès lors que saluer tout le travail de recherche effectué pour encadrer notre périple à travers la dimension Rabemananjara.

L'Œuvre Poétique de Rabemananjara, ou l'histoire racontée par la poésie
Faut-il encore présenter ce poète ? Certes, non, je laisse à la pléthore de biographies disponibles ici et là vous dire qui il est. Je me contenterai de vous dévoiler combien son œuvre est d'un intérêt littéraire et historique immense. Un double intérêt non pas parallèle mais tressé, car notre poète a bu le temps et en a fait un chef-d’œuvre de mots agencés savamment pour dire la nudité, les atrocités, les amours, la brutalité et l'horreur, mais sublimées et toujours ancrées dans le réel.
Un intérêt littéraire et historique, car toute l’œuvre poétique débute alors que la colonisation est bien installée dans la Grande Île. On est dans les années 30 et Rabemananjara fonde la Revue des jeunes de Madagascar. Il va y publier des poèmes qui suivent strictement les règles de versification. Des poèmes qui sur la forme respectent entièrement les canons esthétiques de la France bien-pensante. De la poésie gentille et bien exotique comme le veut le standard.

« L'on dirait que vos yeux, Blondes Imériniennes,
reflètent la langueur de vos collines tendres.
Et votre voix mortelle à qui voudrait l'entendre
a comme le Regret d'une splendeur ancienne... »
 (P.26)

Mais très vite, les événements se bousculent quand survient l'insurrection de 1947. En tant que leader du Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache (MDRM), Rabemananjara est condamné à la prison. Et le jour où on lui annonce que le lendemain, il sera fusillé, la plume devient son seul refuge, le seul moyen de léguer la vérité d'une histoire violée. Dès lors, les règles de la versification explosent. Les normes sont bafouées. L'écriture du poète n'obéit désormais qu'à une seule nécessité, non plus seulement esthétique mais vitale. C'est dans ce contexte où la mort guette que Antsa sera écrit. Un long, très long poème, où toute la douleur d'un pays est déclamée, mais aussi la poésie elle-même réinventée suivant des canons personnels.

«Qui donc, qui chantera ?
Île,
l'Apothéose du Jour Souverain,
la somme ardente de ta vie? »
 (P.101)

Et quand tout revient au calme, la plume se repose, notre poète est désormais homme d’État. On est en 1960 et la poésie est pour lui l'air léger qui brise la gravité du quotidien par les amours et les tendresses d'hier et d'aujourd'hui. Se forment ainsi Les Ordalies, des sonnets pour une amante tant et tant aimée et pourtant jamais consommée, devenue friandise préférée d'une langue nostalgique.

«Nous voici de nouveau réunis devant l'âtre,
seuls au monde parmi nos rêves les plus nus.
Notre gîte d'amour redevient le théâtre
des ébats les plus fous qu'il ait jamais connus »
 (P.214)

Ne serait-ce qu'avec ces trois bribes de poèmes, nous avons suivi le processus par lequel un poète va et vient entre les formes de son art devenues le témoin d'une histoire. Chez Rabemananjara, la poésie même emprunte de lyrisme n'est jamais gratuite, et n'est-ce pas ainsi pour tout poète, elle est toujours le fruit des conditions pour dire le mal ainsi que les merveilles d'une époque, les trésors des instants. 

Rabemananjara, un poète qui reste d'actualité
Au détour d'une discussion avec Lalao-Elina Razanadriaka la directrice-fondatrice des éditions Mpariaka Boky (MBM), j'ai pu placer la suivante question, « Qu'est-ce qu'un Rabemananjara a encore à dire à ma génération ? ». Alors, la très sympathique dame m'a souri, la réponse, je l'ai obtenue dans l'ouvrage lui-même un mois après, la voici :
« Maudits les imposteurs !
Ils ont assassiné l'idéal qui nimbait d'une vive auréole le plus beau de nos rêves !
L'image s'en ressent noyée, brouillée, détruite
dans l'encre épaisse du poulpe aux tentacules de crochets.
Et maudite la dictature !
Et maudite l'hypocrisie !
Et maudits et cent fois maudits
le faux prophète à langue double,
les beaux prêcheurs de paradis abusant de la candeur de notre peuple ! »
 (P.243)

Jacques Rabemananjara,Œuvre Poétique présentée et annotée par Dominique Ranaivoson, édition Mpariaka Boky, 2023, 307 pages

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