La poésie sauvera le monde
22 septembre 2024 // Littérature // 5523 vues // Nc : 176

Pourquoi la poésie ? Une problématique large qui fait étrangement écho à une réalité malgache où l'essentiel demeure le ventre. Pourquoi en effet aujourd'hui lire encore de la poésie, quand le temps est à l'urgence de sauver un monde en ruine ? Pourquoi lire un vers, une prose bien tournée, un poème mystique, passionné, un cri du fond du cœur destiné à caresser les âmes, quand l'âme elle-même a été mise au pilori par la faim? C'est à ces questions que répond La poésie sauvera le monde de Denis Lavant dont Jean-Pierre Siméon a fait une lecture combien tragique et touchante.

La poésie comme révolte face à un monde clos

L'affirmation « le monde est clos », détrompez-vous, s'applique bien à ce monde-ci qu'est le vôtre et le mien. Un monde où tout est connu, où plus une parcelle ne reste à explorer, où la technologie a réponse à tout. Un monde défini par les experts, maîtrisés par les ingénieurs, et capturé par les appareils photos. Un monde à dimension unique délimitée par les paragraphes Google et articles Wikipédia. Un monde tellement petit qu'il tient dans la main. Car le monde n'est plus le monde, le monde est désormais cette image purgée de ses aspérités, publiée par un tel influenceur déclarant par sa photo, sa vidéo, « ainsi va du monde ». Une formulation simple à outrance, prémâchée, bref, pauvre. Démunie comme le langage appauvri du bougre à la belle gueule qui la prêche, elle définit un réel livré en bloc, sans profondeur ni même surface. Un « tiens, voilà ce qui est » résumé, rabâché, raccourci par l'information continue où le journalisme lui-même a été synthétisé, purgé de toute analyse, esclave qu'il est de la célérité d'un monde à mille à l'heure, et où la poésie n'a plus sa place.

Pourtant, c'est bien dans ce monde-là que la poésie devient nécessaire, voire même vitale. Car « la poésie illimite le réel. Elle rend justice à sa profondeur, à la prolifération infinie des sens qu'il recèle » 1 . En cela la poésie est dissidente, rebelle à outrance, car elle éclate devant tous l'étendue qui a été rongée et rangée, mise au placard car dérangeante.

La poésie est le plus grand « oui » jamais crié. Elle est ce « oui » à la saveur complexe, « aux mers à l'envers », « aux oranges bleus ». En cela elle est un « NON». Non au communiqué officiel et non à une vision unique du monde. C'est un non à la « mort de la conscience » 2 par la lame tranchante du « triomphe de l'info en continu» 3 .

Car telle est « la grande supercherie de nos démocraties, elles tiennent le citoyen informé comme jamais mais dans une langue close qui annihilant en elle la fonction imaginante ne lui donne accès qu'à un réel sans profondeur, un aplat du réel, un mensonge. C'est le règne d'une logorrhée qui noie le poisson du sens. » 4

La poésie comme antithèse du discours identitaire

L'identité est définition d'abord, car c'est l'individu, le pays, le groupe qui dit « voilà ce que nous sommes », avec en toile de fond un « voilà ce que nous ne sommes pas » murmuré avec fracas. C'est ainsi une exclusion et une fixation. Deux mouvements qui annihilent l'humain. L'humain comme communauté, comme essence partagée, comme fibre qui fait lien entre nous tous, ceux d'ici comme ceux d'ailleurs. Ce mouvant perpétuel. Cet être qui est à la fois ce qu'il est et ce qu'il n'est pas.

En somme, la poésie est un langage qui parle l'homme en parlant de l'homme à l'homme. « Voilà pourquoi chacun peut reconnaître une part de son expérience existentielle dans un ghazel 5 , un haïku 6, un pantoum, un sonnet. Tout poème est un concentré d'humanité qui révèle à chacun son altérité. » 7. Peu importe d'où vient le poème, s'il est bon il émeut. Et en cela, toute poésie ridiculise le discours identitaire. Voilà pourquoi, dans un pays comme Madagascar, qui porte ce discours comme une prière, la poésie est l'arme la plus dangereuse collée sur la tempe du borné. Par sa seule existence, la poésie récuse toute position nationaliste.

Tout cela, sans avoir un instant à verser le sang. Il lui suffit d'exister. Sa seule existence est une preuve. Ainsi « plus une société est antipoétique, plus la poésie devient l'argument théorique majeure de sa contestation ».

Au final, lire, écrire de la poésie c'est un acte de liberté intransigeante, un acte de liberté folle, faisant incendie de toutes les chaînes. Aujourd'hui, dans les pays comme le nôtre, qui vire à la dictature sans le dire, qui croit fermement à la supériorité de ses origines hypothétiques, rien n'est plus important que de faire de la poésie « car elle s'objecte à toute pensée arrêtée, à l'insolence de toute certitude, au figement des dogmes, aux absolutismes et fanatismes subséquents. Elle est le gage d'une liberté insolvable » 8.

Les critiques d'Elie Ramanankavana
Poète / Curateur d'Art / Critique d'art et de littérature/Journaliste.

1 : La poésie sauvera le monde, Denis Lavant, lu par Jean-Pierre Siméon.
2 : Ibid
3 : Ibid
4 : Ibid
5 : Forme de poésie moderne d'origine arabe
6 : Forme de poésie japonaise
7 : La poésie sauvera le monde, Denis Lavant, lu par Jean-Pierre Siméon
8 : Ibid



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Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

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