Gil Razafintsalama : « Moderniser, point final »
2 décembre 2025 // Entreprendre // 5495 vues // Nc : 191

Un an après son arrivée à la présidence de la Chambre de Commerce et de l’Industrie d’Antananarivo, Gil Razafintsalama continue de marteler la même conviction : l’économie malgache gagnera en puissance si elle s’organise enfin comme un écosystème moderne. Le chantier est immense, mais il avance, ligne de code après ligne de code.

La CCIA apprivoise le numérique ?
La CCIA a pour mission d’accompagner la croissance des entreprises. Rien de nouveau, certes, mais les terrains ont changé. Aujourd’hui, dans les trois grands secteurs — commerce, industrie, services — près de 70 % des activités sont immatérielles. Cette année, nous avons concentré nos efforts sur quatre filières prioritaires, à savoir les services numériques, les huiles essentielles, la transformation du cacao et le. L’une des pierres angulaires est la collaboration avec GOTICOM, pour consolider la filière numérique : création d’une base de données des entreprises, formations, structuration du secteur. Et surtout, un chantier majeur qu’est la mise en place d’un système de labels inspirés des ISO, pour distinguer les entreprises performantes. Nous avons trois labels, en l’occurrence le numérique, l’e-commerce et la formation. Ils reposent sur des indicateurs précis afin d’aider nos entreprises à se positionner localement mais aussi à l’international. Une vingtaine de start-up seront ainsi labellisées et accompagnées dans leur visibilité. Le potentiel énorme dans les services numériques malgaches. Nous avons une belle image à l’international. Il faut juste oser aller plus loin.

Et du côté de nos produits ?
Nous sommes précisément en train de mettre en place un département d’appui aux entreprises à l’export. Notre objectif est d’accompagner les filières dont je viens de parler, mais aussi d’ouvrir la porte à d’autres chaînes de valeur qui n’attendent qu’un coup de pouce pour décoller. Les réformes en cours peuvent déstabiliser les opérateurs, mais cela ne doit pas empêcher d’avancer. Le marché africain, par exemple, reste un immense champ de possibilités, que ce soit via la SADC (Communauté de développement de l'Afrique australe) ou la Zone de Libre Échange Continentale Africaine (ZLECAf). Pour le textile, la perspective de perdre l’AGOA (Loi sur la croissance et les possibilités en Afrique) impose de préparer un plan B. Une conférence réunissant le Groupement des Entreprises Franches et Partenaires (GEFP) et les producteurs locaux a permis de constater qu’on a un marché intérieur plus intéressant qu’on ne le pensait, mais totalement non structuré. Nous avons alors mis en place une structure faîtière rassemblant tous les acteurs de la filière afin d'élaborer une stratégie cohérente. Même chose pour le cacao : après une conférence avec des représentants de la SADC, nous avons pu accompagner quatre entreprises spécialisées dans la transformation, pour renforcer leurs effectifs, améliorer leur production et, surtout, les préparer à un marché régional en pleine croissance. C’est une logique d’écosystème ! on investit dans les humains avant d’espérer investir les marchés.

Dans le commerce, l’industrie et les services, quels sont aujourd’hui les principaux défis ?
Le pays dispose des capacités, mais les freins sont encore nombreux. Ils se situent à trois niveaux, dont le financement, la compétence et la réglementation. Pour donner un exemple concret : si l’État veut vraiment soutenir les huiles essentielles ou d’autres produits transformés, il doit revoir le système des agréments. Aujourd’hui, l’agrément n'est qu’un obstacle qui ralentit les entreprises au lieu de les propulser vers la compétitivité. Il faut également alléger le parcours des PME/PMI, principales créatrices de valeur ajoutée et d’emplois. Leur environnement reste complexe, coûteux, imprévisible. Nous faisons du lobbying permanent pour améliorer cet écosystème. Et puis, il y a la question du formel et de l’informel. Nous avons recensé 14 000 entreprises, dont 3 000 inscrites au CCIA. Mais nous savons qu’il en existe bien davantage dans l’informel. Notre défi est de les amener vers le formel. Mais soyons francs : il n’existe pas encore de dispositif clair pour les y conduire. Au contraire, être formel est souvent un parcours d’obstacles. En tant qu’interface entre le privé et le secteur public, nous faisons remonter les messages, nous poussons, nous insistons. Favoriser l’entrepreneuriat, ce n’est pas un slogan : c’est une nécessité économique.

Puisque vous parlez de dispositions, comment les analysez-vous ?
Nous trouvons que la politique générale de l’État est revue chaque année, mais nous voudrions qu’elle s’inscrive dans une vision à long terme. Il faut une stratégie claire, pour ne pas naviguer au gré des vents. Le Plan Émergence Madagascar (PEM) n’a jamais été finalisé. Aujourd’hui, nous travaillons encore avec des dispositions qui datent de l’époque de Mathusalem, surtout le commerce international. Quant au numérique, je peux en parler très directement : les cinq textes fondamentaux qui régissent l’environnement numérique à Madagascar — signature électronique, transactions électroniques, dématérialisation, lutte contre la cybercriminalité, protection des données personnelles — ont été initiés en 2009… par nous, pas par l’État. Nous avions compris que rien ne pouvait se développer dans cette filière sans cadre légal. Et je le dis avec conviction : si nous n’avions pas poussé à l’époque, nous serions encore à la préhistoire numérique.

Comment voyez-vous l’année à venir pour la CCIA ?
Je suis un optimiste pragmatique. Je crois profondément que lorsque l’on met en place les bonnes structures, les bonnes actions et les bons relais, les résultats suivent. Nous remarquons que, depuis janvier, les entreprises affichent un regain de confiance, renouant avec les missions des CCI. L’an prochain, nous allons consolider cette dynamique, en renforçant les mises en relation et améliorant la visibilité des entreprises. Nous prévoyons également de faire émerger des « champions de filières » capable de Madagascar sur les scènes internationales. La CCIA entend aussi activer un vaste réseau de chambres étrangères – Dubaï, Tunisie, Algérie, Maroc, France, Comores — pour créer une chambre bilatérale favorisant des liens commerciaux plus solides. Je le répète souvent : le développement viendra du privé. Pas seulement par le profit, mais aussi par l’impact social et environnemental. Ce sont ces trois piliers — l’économique, le social, l’environnemental — qui font tourner l’entreprise moderne. J’aimerais que les 24 CCI du pays adoptent cette vision de long terme : accompagner les PME/PMI, structurer les filières et créer de la valeur durablement.

Propos recueillis par Rova Andriatsileferintsoa

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