Beko : Les voix du Sud
9 novembre 2025 // Musique // 2913 vues // Nc : 190

Chez les Antandroy, la musique n’est pas un art. C’est une mémoire vivante. Née du vent et de la poussière rouge de l’Androy, le Beko ne chante pas pour plaire mais pour relier : les morts aux vivants, la terre au ciel, le visible à l’invisible. Ici, chaque note porte une histoire, chaque voix devient prière.

©photo : Montané et Isabelle

Sur les pistes arides de l’Androy, au sud de Madagascar, le vent transporte bien plus que la poussière rouge et les prières silencieuses. Il charrie des voix, profondes, graves, suspendues entre ciel et terre. Ce sont les voix du Beko, chant traditionnel des Antandroy. Ici, la musique ne divertit pas. Elle lie. Elle soigne. Elle relie les vivants aux morts.
Mais pour comprendre ce chant, il faut d’abord se rappeler que, dans ces terres du Sud, la parole est le seul livre. Quand une société ne laisse pas de trace écrite, que reste-t-il pour se souvenir ? La parole. Et quand la parole doit durer, elle devient chant. Le Beko est cette parole chantée. Il porte les récits, les valeurs, les émotions, les règles et les tabous. Il traverse les générations sans jamais perdre sa fonction : dire ce qui ne se dit pas, et transmettre ce qui ne doit pas se perdre. Ce n’est pas un hasard si le chercheur Victor Randrianary l’avait déjà souligné : la musique est un langage à part entière dans les sociétés malgaches. Et comme le note Jessica Roda, il existe dans le Beko une dimension spirituelle, tant il structure le rapport au monde invisible.

©photo : Montané et Isabelle

Chanter pour les morts, vivre avec les ancêtres
De là découle une autre vérité : dans les villages antandroy, il n’y a pas de cérémonie sans Beko. Lors des funérailles, le chant rythme les adieux. Pendant les rituels de possession (tromba), il élève les âmes. Et lors des veillées, il console les vivants tout en accompagnant le défunt vers le monde immatériel (aretse).
C’est dans ces moments suspendus que les Saïry, chanteurs initiés — le mot viendrait du terme hébreu shir, « chanteur » — entrent en scène. Ils ne se contentent pas de chanter : ils invoquent. Leurs instruments — marovany, mandolina, gorodo ou lokanga — ne servent pas à faire de la musique au sens occidental, mais à ouvrir une brèche vers l’invisible.
Peu à peu, le sacré se mue en poésie. Car le Beko, c’est aussi une parole stylisée, un art oratoire codé, dense, saturé de symboles et de métaphores. Montagnes, feu, pluie, vent, sang : chaque mot dit plus qu’il ne semble. Chaque image renvoie à un mythe, une croyance, une blessure ou un rêve. Ici, les figures de style — oxymore, anaphore, épopée — ne sont pas des artifices littéraires : elles sont des ponts entre les mondes. Chanter le Beko, c’est traduire l’invisible dans la langue des hommes.

Entre le sacré et l’humain
Mais le Beko ne s’arrête pas au sacré. Il guérit les âmes. Lors du sabo (rite de purification), il apaise les esprits blessés. Et en racontant l’histoire d’un peuple, il rassemble. Le Beko est un ciment — un lien entre ceux qui sont partis, ceux qui restent, et ceux qui viendront. D’ailleurs, son influence déborde du rituel. D’autres formes dérivées prolongent sa fonction : le Galeha, chant des enfants bergers qui se défient en poésie ; ou le Tsikidola, complainte mélancolique fredonnée dans les moments d’errance intérieure. Ces déclinaisons montrent à quel point le Beko est vivant, enraciné dans la vie quotidienne autant que dans le spirituel.
Ce que révèle le Beko, au fond, c’est que la musique pense. Qu’elle n’est pas seulement un agrément, mais un mode d’organisation sociale. Un outil de pensée, une philosophie orale à part entière. Pour les Antandroy, le Beko dit qui ils sont, d’où ils viennent, et où ils vont. Il parle quand les mots ordinaires ne suffisent plus.
Et loin d’être figé dans un folklore d’antan, le Beko continue de vivre. Il s’adapte, s’infiltre dans les villes, renaît dans les festivals, trouve des échos dans les productions artistiques contemporaines. Car tant qu’il y aura des voix pour chanter l’invisible, le Beko ne mourra pas. Il nous rappelle, dans sa gravité et sa beauté, que dans certaines cultures, chanter, c’est plus qu’un art : c’est un devoir de mémoire. Une forme de résistance aussi — contre l’oubli, contre le silence, et contre la perte du lien entre les mondes.

Anthropo’Zik, par Dr Hejesoa Voriraza Séraphin alias Manara
Enseignant et chercheur en Philosophie, Sociologie, Anthropologie, poésie et musique traditionnelle

Laisser un commentaire
no comment
no comment - Sports : UTOP arrive à sa 17e édition

Lire

23 janvier 2026

Sports : UTOP arrive à sa 17e édition

L’Ultra Trail des Hauts Plateaux (UTOP) fera son grand retour du 1ᵉʳ au 3 mai 2026 pour une 17ᵉ édition qui s’annonce particulièrement dense. Après av...

Edito
no comment - Bonne… continuation

Lire le magazine

Bonne… continuation

Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

No comment Tv

Making of shooting mode – Janvier 2026 – NC 192

Retrouvez le making of shooting mode du 𝗻𝗼 𝗰𝗼𝗺𝗺𝗲𝗻𝘁® magazine, édition janvier 2026 - NC 192
Prise de vue : La Teinturerie Ampasanimalo 
Collaborations : Tanossi – Via Milano mg – HAYA Madagascar - Akomba Garment MG - Carambole
Make up : Réalisé par Samchia
Modèles : Mia, Alvine, Safidy, Ken, Santien, Mampionona
Photos : Andriamparany Ranaivozanany

Focus

African Series Of Poker

African Series Of Poker, en décembre à l’Hôtel Carlton à Anosy

no comment - African Series Of Poker

Voir