Les critiques d'Elie Ramanankavana : Tribunal des cailloux
16 avril 2024 // Littérature // 5959 vues // Nc : 171

Il y a un peu plus d'un mois paraissait aux éditions Dodo Vole, Tribunal des cailloux, de Johary Ravaloson (272 pages). Si le fond du récit est particulièrement intéressant, abordant de face des problèmes jamais encore effleurés en ces terres, la forme est cependant discutable quoiqu'il puisse sans doute plaire à beaucoup.

Une histoire qui fait sens
Quoi que l'on puisse dire de ce livre, la portée sociale de son histoire est incontestable. Car il faut remettre Tribunal des cailloux dans un contexte socio-culturel bien déterminé, celui de Madagascar, pour réaliser à quel point ce roman est d'une gravité sans précédent. Ici, en terre malgache, l'inceste, qui forme le cœur même de la dynamique de cet ouvrage, est le tabou parmi tous les tabous. Il relève tout bonnement d'un ordre du monde absurde, car bousculé, mis à l'envers par un acte impossible et pourtant bien réel, comme un fleuve, qui au lieu de suivre son cours l'aurait remonté. Dans la culture malgache, les parents sont censés être source de  vie et de bénédiction et pourtant, dans le cas de Lila, le personnage principal, son père est au contraire l'origine de tous ses malheurs. Lui qui abuse d'elle. Elle qui se tait. Et à coté, la mère qui joue l'aveugle. Une aberration donc, une aberration qui existe bel et bien. Faut-il rappeler que ce récit est tiré d'une histoire vraie ? Un de ces faits divers défrayant la chronique à longueur de journée dans la presse malgache élevé par Johary Ravalison au rang de littérature. Pour que cela ne passe pas comme passent et s'oublient les journaux et toutes les informations d'un monde où la vitesse d'internet nous emporte dans une valse rédhibitoire de l'amnésie généralisée. Une piqûre de rappel usant d'une aiguille de la taille des interdits.

Une forme très proche d'un roman populaire
La technique narrative adoptant la polyphonie des personnages sied à merveille à cet ouvrage, en permettant de comprendre, ou plutôt de se ressentir victime et bourreau, un choix qui corse un peu la lecture même si le livre est très proche du roman populaire. Et il n'y a aucun problème à cela, Sony Labou Tansi lui-même critiquait de manière virulente cette attitude pédante, méprisant le sens commun. Mais il s'agit pour moi d'une affaire de goût et non de snobisme, et loin de moi l'idée de dénigrer quiconque. Sauf que les romans, je les aime épicés. J'aime aller chercher très loin la compréhension, risquer de me perdre, d'abandonner ma lecture, et d'arriver quand même au bout du labyrinthe de mots et de pensées, essoufflés et transits, mais prêt à être moi, cet autre.  J'aime que la lecture soit une bataille entre moi et l'auteur au bout duquel je l'aurai non pas cerné mais accepté et peut être interprété. J'adore les tentatives qu'il fait pour m’égarer, car dans cette errance auquel il me pousse, je vis une aventure plus large que moi-même, je m'étends, je m’expose, je me surprends et je me découvre. J'adore quand le livre ne se livre pas et qu'il me laisse tomber fracassé au point final. Je demande à une œuvre qu'il ait de l'audace de partout. Qu'il y ait une langue. Que l'on sorte surtout de l'exotisme dans lequel nous a jeté et muselé des années de politique coloniale pour tenter le neuf, le contemporain sans concession. Voilà pourquoi je ne peux pas me plaire dans un roman où les rizières, où les charrettes, où le marché sont mis en avant plutôt que la merde qui règne partout, plutôt que les mauvaises odeurs, plutôt que le béton, le froid. Par contre, je sais que cela plaît à beaucoup et je comprends parfaitement. Ainsi va des goûts d'ici et de beaucoup d'ailleurs. Cet ouvrage a tout pour séduire, et donc il en séduira plus d'un.

Un livre à lire pour découvrir les méandres d'une société gangrenée
Tribunal des cailloux est un roman qui se lit comme une lecture-loisir et pourtant le thème qu'il aborde brise le sceau d'un silence tacite au sein d'une société où devant le mal le plus écœurant, on met un doigt sur les lèvres pour dire seulement « shuuuuuut ! » C'est donc un ouvrage qui cristallise le refus de se taire. Un « regardez ça en face » que vous le vouliez ou non. Parce que, ce qui est injuste est injuste. Puisque si une société est violente, elle l'est, et ce n'est pas en enterrant les machettes qu'on évitera de s'entrecouper. Johary Ravaloson a choisi les mots pour déjà saisir tout l'horrible. Voilà le rôle de l'écrivain. Dans cette œuvre, l'auteur a accompli sa mission. Pour ce qui est des goûts et des couleurs, cela se discute, mais je suis presque sûr que vous allez vous plaire dans ces pages baignées par le fleuve Ikalarina et sa légende.

Tribunal des cailloux,
portée sociale et roman populaire

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Février a ce petit talent sournois : il raccourcit le calendrier, mais allonge sensiblement les factures. On nous dit que c’est le mois de l’amour. Celui où les coeurs s’affolent, où les mots doux résonnent un peu plus fort… et où les caisses, elles aussi, font des étincelles. La Saint-Valentin, si on y regarde bien, c’est un c’est Cupidon avec un partenariat commercial bien négocié. Et quelle mise en scène ! Les vitrines rougissent à qui mieux mieux, les roses voient leur prix grimper en fonction de l’intensité du sentiment, les chocolats prennent des formes de coeur — parce qu’un foie ne ferait pas rêver. Sans oublier les menus « spécial couple » et les offres taillées sur mesure pour les âmes sensibles. Finalement, le 14 février, l’amour se résume souvent à des coffrets cadeaux, des bougies qui sentent bon et des tables réservées longtemps à l’avance. Romantique ? Sans doute. Improvisé ? Pas vraiment.Mais après tout, est-ce vraiment un problème ? Quand on aime, on ne compte pas, dit l’adage. Ou plutôt, on compte moins. Moins les zéros sur l’addition, moins les ficelles parfois grossières du marketing sentimental. L’important n’est pas le prix, mais l’intention — même si l’intention a parfois besoin d’un terminal de paiement. La Saint-Valentin n’a pas inventé le commerce, elle l’a simplement officialisé. Elle donne une belle excuse à ceux qui aiment aimer en grand, et une porte de sortie élégante à ceux qui avaient, une fois de plus, oublié la date. Elle rassure aussi : l’amour devient visible, mesurable, publiable. Sans preuve matérielle, serait-il suspect ? Alors on célèbre. Ou pas. On offre. Ou on écrit. On dîne aux chandelles ou on partage un mofo gasy au coin de la rue. Parce qu’au final, l’important n’est pas ce que l’on dépense, mais ce que l’on investit.
Et là, désolé pour les commerçants, aucune carte bancaire ne fait l’affaire.

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