À Antsohihy, une association de dix membres s'est donné une mission qui tient en un mot : transmettre. Les danses traditionnelles tsimihety — Bahoejy, Malesa, Antosy — ont failli disparaître dans l'indifférence générale. Elles sont revenues par les réseaux sociaux. Personne ne l'avait vraiment prévu.

Ça commence par une vidéo. Des pas publiés par Drakabe sur les réseaux, un extrait de « Mandia môtro » — marcher sur du feu — et soudain, les commentaires s'enflamment. Le public malgache, surpris par sa propre fascination, redécouvre la danse tsimihety comme on retrouve une vieille photographie de famille au fond d'un tiroir : avec une émotion qu'on ne s'attendait pas à ressentir. Fondée en 2015 à Antsohihy, l'association Drakabe réunit passionnés, amateurs et professeurs de danses traditionnelles tsimihety autour d'un objectif commun : « approfondir cette culture ». Dix membres. Deux entraînements par semaine, quatre heures chacun. Et une conviction chevillée au corps — c'est le cas de le dire.
Sur la piste, un lambahoany aux hanches, des coups de tête répétitifs, le garçon s'accorde à la fille sur des pas millimétrés. « Ce mouvement de la tête est présent dans toutes les danses traditionnelles tsimihety. Il montre la force et l'énergie de l'homme et permet au public de rester éveillé », explique un membre de l'association.
Comme le déhanché des femmes, ce geste est travaillé en amont pour une synchronisation parfaite — un mouvement ancien, remarqué et formalisé seulement dans les années 2000. Le Bahoejy, le Malesa, l'Antosy : trois danses, trois histoires, un même fil. Le public va des 5 ans aux 50 ans et plus. La danse, au moins, ne fait pas de discrimination d'âge.
Chaque danse porte sa propre mémoire. Le Bahoejy tient son nom de son créateur et servait à l'origine de représentation de villages tsimihety — chaque pas en porte le nom, comme autant de géographies dansées. Créé en 1975, officialisé en 1985. Le Malesa, lui, est né à Bealàlana la même année, sous la main de Tilahifotsy. Il se reconnaît à des pas comme le « Ahilahila », où les partenaires s'échangent de place dans un jeu subtil de présence et d'absence. L'Antosy vient du Mandritsara de 1962, et porte un message plus intime : « Cette danse représente la séduction amoureuse, une manière de courtiser la jeune fille à travers les pas, sans gestes offensants », font savoir les membres de Drakabe. Le « Manjenjy » dit la même chose, autrement.
L'ambition de Drakabe dépasse les frontières de la région. « Nous projetons de faire apprécier cette culture au public malgache, afin que celui-ci ne la rejette pas. C'est en donnant de la valeur à cette identité culturelle qu'on commence à mettre en valeur qui on est », martèlent-ils. Le message est clair, presque militant. « On se creuse souvent la tête sur l'industrialisation alors que l'Afrique danse. Tous ces pays puissants n'ont pas rejeté leur danse traditionnelle », poursuivent les membres. Drakabe est un pied de nez discret à ceux qui regardent vers l'extérieur en oubliant ce qui bat sous leurs pieds. Une fierté nationale, disent-ils. Un bon coup de tête — au sens propre comme au figuré — pour lancer le pays. La question qui reste suspendue, c'est celle-ci : combien de Bahoejy faudra-t-il encore pour que Madagascar arrête de chercher ailleurs ce qu'il a déjà dans les jambes ?
Rova Andriantsileferintsoa
©photo : Drakabe