B&B
10 septembre 2023 // Photographie // 3827 vues // Nc : 164

À Madagascar, il y a un endroit face à la mer, à l’extrême Ouest, où les Vezo construisent des boutres marchands avec patience et opiniâtreté. Si cela leur prend 10 ans, peu importe, c’est suivant leurs moyens. Une fois lancés à la mer, ces bateaux à voiles d’un tonnage de 50 à 500 tonneaux, caboteront tout le long de la côte ouest du pays et enrichiront leurs propriétaires. « B&B », c’est donc, pour essentialiser, Belo et ses Boutres. On tend à penser que les boutres sont les vestiges du passé, qu’ils vont disparaître. Que nenni ! Les carburants ont pris 40% d’augmentation ? Ça glissé sur les boutres comme l’eau sur le plumage des canards ! Le boutre, qui n’use que de l’énergie du vent, en sort renforcé. Il n’y a qu’à Madagascar que le temps recule et que le moteur reste très marginal! que les pirogues vont à la voile ! que les charrettes cheminent lentement dans la campagne !

Se rendre à Belo sur Mer, ça se mérite. Un 4x4 famélique peut vous y amener, si vous pouvez encaisser les cahots. Si vous partez par vos moyens, à l’approche, vous vous per- dez facilement ; pistes de chasse ! chemins de halage ! voies d’exploitation du sel ! Rien n’est indiqué́. Quand enfin vous avez trouvé́ le bon fil, il faut surfer sur d’épaisses dunes de sable, car le village de Belo sur Mer, 5000 habitants peut- être, Vezo et Masikoro confondus, est bâti sur du sable. Ses habitants en savent quelque chose : on y marche « crochu », le pied ne trouve pas d’appui solide, il faut hisser son corps en avant avec la plante des pieds.

Belo n’abrite pas pour rien le peuple de la mer, les Vezo; de Morondava à Belo, si le vent est favorable, une pirogue Vezo prend 6-7 heures, à peine plus que la piste qui fait 120 km. Si le vent est défavorable, le trajet peut prendre deux jours. À la voile (ou à la pagaie, si la mer est d’huile).

Notre maître artisan s’attelle au fastidieux travail de cintrage du bois à la vapeur.

Les habitants de Belo baignent dans la construction des boutres depuis leur naissance jusqu’à leur mort. Le bois arrive des forêts alentour. Aucun outil électrique. Seule concession à l’industrie : les grosses pointes d’acier galvanisé qui arriment les planches.

Pour ceux qui se fatiguent du sable, il y a le sel, l’espace parfaitement plat des salines où l’on peut rouler à tombeau ouvert. Il en part, par boutre évidemment, 10000 tonnes de sel par an. Un soleil implacable se réverbère sur la surface dure et blanche. Des femmes, armées de pe- tites baguettes, passent leurs journées à casser la croûte. Collecté, le Sel de Belo est lavé et mis en Gony de 50 kg.

La répartition des tâches est stricte à Belo. Aux hommes la construction des boutres et des pirogues, les sorties en mer avant l’aurore. Aux femmes, la pêche aux seiches (Orita), la cuisine, la lessive, l’élevage des enfants, et en appoint, la fabrication de nattes.

Les arbres poussent plus vite que les boutres.
La légende qui veut que les Vezo construisent leur boutre dans leurs jardins. Ce n’est pas faux, on le voit. Les cocotiers ont grandi et la carcasse du boutre (un bout de carcasse est visible à droite), est maintenant habillée de planches. Il reste beaucoup à faire : dresser le pont, acheter les deux mâts, fabriquer les six ou huit voiles, préparer les cordages, poser le gouvernail, etc. mais ça avance. La demande est très forte, car le transport par boutre est populaire et bon marché. Ce qui freine les artisans de Belo, c’est d’abord le manque d’argent. Parallèlement, les bois exigés (Katrafay, Voantango, Tainakanga) se raréfient et il faut les faire venir de plus en plus loin, du pays des Masikoro (le versant pay- san des Vezo). Les outils rudimentaires utilisés (herminette, drille toupie, varlope) n’accélèrent pas la tâche.

Avant de lancer le boutre, il faut soigneusement calfeutrer les planches qui sont juxtaposées (et non superposées). À l’aide d’un burin et d’un maillet, le sisal (latopo) est forcé entre les planches. Le Kolitara, un mélange d’huile de vidange et de Famata (un latex), cuit et recuit, achève l’étanchéité.

Pour parachever ces années d’effort, le propriétaire soigne sa couverture, en l’espèce les couleurs de son bateau et le nom à lui assigner, en espérant que ça lui portera chance. Vert, blanc, bleu. Des liserés rouges, des festons blancs. Le nom est un grigri : Tindana, Tsimagnavaky, Tsara HafaTra, Tagnanana, sakaiza aHo zaza, La grace de dieu, maro- anake, zoTom-po, cHampion amiraL ossama Ben Laden.

Avant de lancer le boutre, il faut soigneusement calfeutrer les planches qui sont juxtaposées (et non superposées). À l’aide d’un burin et d’un maillet, le sisal (latopo) est forcé entre les planches. Le Kolitara, un mélange d’huile de vidange et de Famata (un latex), cuit et recuit, achève l’étanchéité.

Pour parachever ces années d’effort, le propriétaire soigne sa couverture, en l’espèce les couleurs de son bateau et le nom à lui assigner, en espérant que ça lui portera chance. Vert, blanc, bleu. Des liserés rouges, des festons blancs. Le nom est un grigri : Tindana, Tsimagnavaky, Tsara HafaTra, Tagnanana, sakaiza aHo zaza, La grace de dieu, maro- anake, zoTom-po, cHampion amiraL ossama Ben Laden.

La rue principale au matin. La production de tomates est pléthorique dans le Menabe en septembre, et c’est donc mon petit-déjeuner.

Les enfants de Belo savent tout de la mer, des poissons, des voiles et des pirogues. Ce petit boutre en sommeil est leur terrain de jeu.

Ces géants ventrus sont conçus de telle sorte qu’ils se déposent délicatement sur le sable une fois la marée basse. À marée haute, les boutres peuvent prendre congé́. Cette disposition leur permet de charger beaucoup et de déposer leurs marchandises dans les anses les plus reculées.

Cette jeune fille Vezo, me voyant, marque le pas à dessein ; je l’immortalise dans la baie où commencent à se redresser, à la faveur de la marée montante, les trois boutres à l’ancre.

Dès 6 h du matin, un petit soleil d’Est blanchit la lagune, ce bras de mer qui passe entre le gros du village et la longue bande de sable où s’installent, dans leurs abris précaires, les pêcheurs Vezo itinérants. A marée basse, la mer s’étant retirée, on circule à pied dans la lagune.

Les photographes le savent. Le soleil du matin, comme s’il s’échauffait, est timide. Le soir, il se couche voluptueusement, engorgé du sucre et de la chaleur emmagasinés dans la journée. À Belo, comme ailleurs.
Dès 6h du matin, un petit soleil d’Est blanchit la lagune, ce bras de mer qui passe entre le gros du village et la longue bande de sable où s’installent, dans leurs abris précaires, les pêcheurs Vezo itinérants.
C’est la marée haute ; à marée basse, la mer s’étant retirée, on circule à pied.
À 6h du soir, la mer est redevenue haute et du village, les pieds dans l’eau (au Gîte D.), on peut contempler le gros soleil d’Ouest glisser malicieusement entre les pi- rogues Vezo.

Textes et photos : YA

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Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

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