Il n’est ni tout à fait sauvage, ni vraiment domestique. À Madagascar, le Voronjohailala — ou “Joala”, pour les habitués — s’installe dans cet entre-deux intrigant. Une nouvelle espèce de pigeon, façonnée au fil des décennies, qui interroge autant qu’elle attire le regard.

Dès le premier regard, quelque chose choque. Sa silhouette est droite, presque comme sur scène. Il avance lentement, comme s’il calculait chacun de ses pas. Ce Voronjohailala n’a rien à voir avec les pigeons ordinaires que l’on croise au coin d’une rue. Ce n’est pas un hasard : tout ici est soigneusement pensé. « On a voulu créer notre propre race », explique le Dr Pierre Ratsimbazafy. Derrière cette idée, il y a un travail commencé en 1989, basé sur l’observation, la sélection et plusieurs croisements. Sur le papier, le principe paraît simple. Mais en réalité, c’est un équilibre fragile. Le Voronjohailala vient de plusieurs lignées malgaches, comme le Domoina, mais aussi de races importées lors d’échanges avec l’Afrique, l’Europe ou l’Asie. Sa queue en éventail, son cou fin, son plumage travaillé : chaque détail est choisi, ajusté et corrigé. « On cherche un oiseau qui soit à la fois beau et capable de survivre », explique-t-il. C’est un genre de sélection raisonnée, entre élevage et expérimentation.
Créer une nouvelle race n’est pas un processus simple. Trop de plumes rendent la reproduction difficile, trop de volume déséquilibre l’animal. L’esthétique doit s’adapter aux limites biologiques. « Il faut trouver un équilibre », insiste le chercheur. C’est une contrainte permanente qui pousse parfois à modifier, voire abandonner certaines idées. On peut penser aux architectes qui conçoivent leurs bâtiments en tenant compte du terrain, du vent, du temps — mais ici, le matériau est vivant. Et au-delà de l’apparence, le comportement est tout aussi important. Le Voronjohailala est décrit comme plus calme, posé, mais aussi plus sensible. « Un jour sans eau peut suffire », remarque le Dr Ratsimbazafy. Dans la volière, les comportements varient : certains couples restent ensemble longtemps, d’autres se séparent vite. Ces réactions font penser, sans surprise, à celles des humains. Rien n’est figé, et c’est sans doute ce qui rend le travail à la fois compliqué et enrichissant.
Aujourd’hui, il reste une étape à franchir : obtenir la reconnaissance officielle. Le nom Voronjohailala a été soumis à l’Académie malgache le 26 mars dernier. Ça semble être une simple formalité, mais c’est aussi un moyen d’inscrire cet oiseau dans un cadre à la fois scientifique et patrimonial. « C’est important pour donner une identité claire à cette race », explique-t-il. En attendant, l’oiseau continue d’évoluer. Les couleurs changent — du gris au blanc, avec aussi des nuances plus terreuses —, les formes deviennent plus précises, et les critères pour le reconnaître s’affinent. Tous les individus ne sont pas retenus : certains ne correspondent pas encore aux normes fixées. Le processus est toujours en cours, presque comme s’il ne s’arrêtait jamais. Au fond, le Voronjohailala raconte une histoire différente. C’est celle d’une création locale, patiente, parfois hésitante, mais assumée. C’est aussi une façon de montrer que dans le vivant, rien n’est jamais vraiment fini.
Lucas Rahajaniaina
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Photos : Andriaparany Ranaivozanany