Les critiques d'Elie Ramanankavana : Ambatomanga, le Silence et la douleur
13 avril 2023 // Littérature // 9779 vues // Nc : 159

Epoustouflant, ce roman historique nous plonge dans un récit poignant  retraçant l’invasion française à Madagascar à la fin du XIXème siècle.  En quelques  phrases,  l’auteure  insuffle  par  sa  plume  une  vitalité  presque saignante à une réalité vécue comme une plaie ouverte sur le temps. 

Ambatomanga
Le silence et la douleur,Michèle Rakotoson, Atelier des Nomades, 2021 (272 pages)

Lustré et complexe, un roman aux multiples facettes
Dans ce livre brûlant, Michèle Rakotoson raconte la conquête de Madagascar. Avec ses quelques 268 pages, l'ouvrage se dévore très aisément. Aucune tournure stylistique recherchée n'y paraît, pour la simple raison que ce n'est pas la vocation de ce livre, ni la prétention de son auteure. Les dix années qu'il a fallu pour l'écrire ont purgé l'ouvrage de toute aspérité. Selon les dires de l'écrivaine, ce roman a dû être plusieurs fois réécrit au prix d'un travail immense. Il a fallu rendre compréhensible une structure de pensée très particulière: Comment aplanir la forme hélicoïdale du discours Malgache, pour embrasser, sans se perdre, la ligne droite du Français?  Michèle Rakotoson y parvient. Au bout de son périple, cet ouvrage d'écriture à l'abord facile.
Adapté à tous les lecteurs, cet ouvrage fera le plaisir des grands amateurs de littérature. Un sujet grave y est traité sur de multiples fronts, en écho. Telle une poupée russe, on a l'impression que plusieurs romans y sont imbriqués. On devine que, les cantiques eux-mêmes, nous racontent une histoire. Petit à petit, sans que l'on s'en rende compte, on est captif du monde de l'écrivaine, transporté dans cet hier presque mythique, où s'est décidé le sort de tout un pays. Déjà, il est trop tard, la douleur d'un peuple nous possède, et son étau ne se relâchera qu'au point final.

L'histoire débute en 1894. La rumeur d'une invasion Française commence à se répandre à Antananarivo. Le lecteur, sous le charme, devient Tavao, esclave promu Tsimandoa, (transporteur). Un personnage atypique dans un roman retraçant les derniers moments du royaume de Madagascar. L'autrice aurait bien pu choisir un général célèbre, comme Rabearivelo dans Aube Rouge, voire la reine Razafindrahety elle-même. Prenant un sentier peu fréquenté,  elle a préféré un ancien esclave, acheté au marché d'Alakamisy par son maître. Un choix judicieux, il rend sensible la vie du petit-peuple, du Malgache lambda de cette époque et des serviteurs en particulier.
Puis, soudainement, d'une page à l'autre, le lecteur devient Le Guen, officier Français, en mal d'aventure, nourri d'idéal humaniste. Il sent la fougue et la bravoure de ce digne enfant de l'empire français. Il enfile son costume et ressent son excitation devant l'inconnu. Ce va et vient entre Tavao et Le Guen, entre Malgache et Français, esclave et officier, enrichit le roman d'un double point de vue, d'une vision singulière de l'histoire de Madagascar, contradictoire certes, mais unie dans une seule œuvre qui en vaut déjà deux.

Quand les douleurs trouvent les mots pour se dire
Tout au long du livre, on suit la montée par degré progressif de la peur, de l'abattement et de l'inquiétude chez les Malgaches, à mesure que les contours de la conquête se précisent. C'est une spirale qui se rétrécit, autour d'un centre. Ainsi, l'on se rapproche petit à petit de la blessure béante au cœur de l'ouvrage. Le malaise nous imprègne de plus en plus. Le silence est pesant,  l'angoisse croissante. Fuir, tout laisser ou combattre, tenir tête: C'est le vertige. Égarés, peuple,  souveraine, chefs des armées, ou premier ministre, tous demeurent figés devant l'horreur et l'injustice de l'invasion.
Les cantiques montent vers les cieux. Quand il n'y a plus d'espoir, il ne nous reste plus que Dieu. Ce Dieu miséricorde des chrétiens qui a remplacé les divinités malgaches : « Venez, Seigneur/Car votre peuple ci-bas / Soupire de douleur / Prenez le pouvoir/ Car vous êtes le Souverain ». Une ironie fantastique, car au moment où viennent les Vazahas, les étrangers, le dernier recours est de prier leur Dieu.
De l'autre côté, chez les Français, c'est le désastre. Malgré le nombre et l'équipement, le chaos est total. Les plans établis à Paris n'ont pas résisté à la réalité acerbe de l'Île. Les routes sont impraticables. Acheminer les armes sur les sentiers de l'Ouest malgache tourne au calvaire. Les alliés sakalavas ne sont pas au rendez-vous. Le paludisme fait des ravages. On compte des milliers de morts dans les rangs de l'envahisseur.  L'aventure empeste la mort, le vomi et les excréments.
Alors, une averse de « si seulement » s'abat et inonde notre esprit. Si seulement la résistance était mieux organisée, on aurait pu repousser l'ennemi, affaibli et démoralisé. Si seulement on avait fait preuve de réactivité. Si seulement Rainilaiarivony était plus jeune. Si seulement l'on était plus uni, pour taire les manigances et faire front unique. Mais malgré tout, l'inexorable fatalité se réalise. Elle en est d'autant plus douloureuse. La bataille d'Andriba tourne à l'hécatombe pour les Malgaches. Dieu est absent. Les cantiques se taisent devant l'horreur. Tavao échoue à protéger son maître. Le Guen, lui, ne tire aucune fierté de cette boucherie; d'autant plus que la maladie l'a tenu à distance des armes.
Échec donc, d'un côté comme de l'autre. Aussi, quand Tavao croise Le Gen évacué sur une charrette, il réalise, qu'aussi bien lui que cet officier sont les pièces anonymes d'un engrenage immense. Là, alors que la défaite est actée, au beau milieu d'une catastrophe, Tavao accepte son sort. Sur une terre désormais occupée par les vazahas, il décide de bâtir l'avenir.
En somme, écrivaine, Michèle Rakotoson réussit, là où l'historien échoue. Car ce que la science historique donne à penser, la littérature donne à vivre. Et ici, ligne après ligne, page après page, le poids du silence, la détresse, la fatigue, la faim, la misère et la douleur deviennent palpables, aussi bien du côté malgache que français. Tavao et Le Guen nous ouvrent la voix d'une compréhension mutuelle, d'une part et de l'autre de la ligne du front, où tous ne sont en fin de compte que des pions.  Les mots justes ont été trouvés, mais il a fallu pour cela un ouvrage, fruit d'une décennie. Tout notre être est affecté, toute notre âme frissonne de l'horreur de la guerre et de la colonisation, dans un livre où l'histoire s'est faite chair. Grace aux lettres, le sang des souvenirs coule de nouveau, loin du silence de l'oubli, à travers le lit d'un présent affranchi des non-dits.

Ambatomanga, Le silence et la douleur
de Michelle Rakotoson est finaliste au Prix Orange du livre Africain 2023.

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