En septembre prochain, une architecte malgache représentera Madagascar à la première Biennale panafricaine d'architecture de Nairobi. Joan Razafimaharo n'arrive pas avec un stand et une idée — elle arrive avec un corpus, une théorie, une conviction. Entretien avec une bâtisseuse qui veut changer de paradigme.

Cette Biennale de Nairobi, c'est quoi exactement ?
C'est la première édition d'une plateforme continentale de réflexion, d'exposition et de dialogue autour de l'architecture africaine — et de ses prolongements dans les diasporas. Elle réunira des architectes, des chercheurs, des praticiens et des acteurs culturels de différents pays du continent, dans une volonté de mettre en lumière des approches ancrées dans les réalités africaines contemporaines. Mais il faut comprendre que c'est beaucoup plus qu'un événement. C'est notre temps à nous, en ce moment, pour pouvoir parler de comment on travaille. Il y a une vague panafricaine depuis 2015 environ, initiée notamment autour d'une encyclopédie sur l'architecture subsaharienne. Jamais personne n'avait vraiment écrit de façon ontologique sur la façon de construire subsaharienne. Plus de 150 architectes à travers les pays ont participé. On est tous devenus une communauté — le somalien, le yéménite, le malgache — avec ce même langage, ce même passé colonial, et cette même lutte : se décoloniser tout en sachant qu'on a tous été formés à l'étranger.
Comment s'est passée votre sélection ?
C'était ardu. Il fallait démontrer qu'on a une théorie, une façon de travailler qui n'est pas sortie de nulle part — et qu'on peut la détailler. Ce n'est pas du tout : t'arrives avec un stand et une idée. T'arrives avec ton corpus, et on te donne une phrase à disserter en 10 000 mots. Il y a des débats, des discussions. Le processus a commencé il y a un an, et on finit en septembre. Ce qui m'a aidée, c'est que j'avais une bonne empreinte en 2025 sur le panafricanisme — j'avais commencé à travailler au Burundi, à faire des réformes dans d'autres pays.

Et puis j'avais envie de représenter Madagascar autrement que pour des raisons tristes. Il y a beaucoup de gens qui partent et qui parlent de Mada depuis l'étranger sans vraiment faire de retour. Moi je fais des va-et-vient. Et je voulais partager ça.
Comment êtes-vous devenue architecte ?
C'est une histoire d'instinct, vraiment. Depuis que j'étais petite, je jouais à la poupée comme toutes les petites filles. Sauf que moi, je voulais loger mes poupées. Elles avaient des immeubles en carton. J'avais des villes entières dans ma chambre. Cette envie de bricoler, d'améliorer les choses, elle ne m'a jamais quittée. Ensuite, j'étais inscrite en prépa HEC. Et puis je me suis retrouvée en urbanisme à Montréal, presque par accident. J'ai fait un an passionnant, puis cinq ans d'architecture. L'architecture, c'est un métier d'assemblage — tu composes avec les matériaux, mais aussi avec la sociologie, avec l'humain, avec l'environnement. L'architecte est vraiment le chef d'orchestre de tout ça. C'est une profession libérale, d'utilité publique, comme les médecins ou les notaires. Si un bâtiment s'effondre, c'est notre responsabilité professionnelle.
Vous avez été formée au Canada. Revenue à Madagascar, comment avez-vous vécu ce choc culturel ?
Il y en a eu plusieurs, en réalité. Le premier, c'est le matériau. J'étais partie pour construire en bois — j'avais une formation en architecture bois, et au Canada, il y a une industrie du bois extraordinaire, on arrive à faire des immeubles de dix-huit étages. J'arrive à Mada et tout le monde me parle de béton. Donc j'ai dû m'adapter. Le deuxième choc, c'est la cosmogonie. Au Canada, on construisait selon les textes, de façon très standardisée. T'arrives au premier chantier, à Fianarantsoa, et le patron te dit qu'on attend l'ombiasy avant de commencer. J'étais complètement déstabilisée. Et puis j'ai compris. Ces artisans qui viennent construire ensemble, qui repartent avant le 26 juin pour la fête nationale et reviennent après — ce sont des gens hyper droits, hyper éthiques dans leur façon de travailler. La cosmogonie malgache — le vintana, l'orientation selon les points cardinaux, tout ce que l'ombiasy ou un artisan betsileo applique sur un chantier avec une précision quasi scientifique — moi, j'avais pas cet apprentissage-là en arrivant. Il a fallu du temps pour comprendre que ce n'était pas de la superstition. C'était de l'architecture, en fait.

Comment décririez-vous votre style ?
J'ancre ma pratique sur la sobriété constructive et l'intelligence des ressources locales. Mais si je dois être honnête sur ce qui m'identifie vraiment, c'est une ligne diagonale. Quand vous faites des choses très carrées — et à Madagascar tout est carré, même les rova — moi j'avais toujours cette impulsion de faire une ligne diagonale qui coupe le bâtiment. J'en ai fait une sur un projet en plein milieu d'une mine. Et quand l'entrepreneur a sorti les plans de fondation, mes poteaux et mes semelles étaient aussi en diagonale. T'as les fondations bien carrées, et puis tout d'un coup, une fondation qui part de travers. C'est un peu moi, ça. Il y a aussi le matériau. Le bois, à cause de la déforestation, c'est compliqué à sourcer éthiquement. Le bambou, même problème. Et puis j'ai trouvé la terre crue. Pendant le COVID, on a sorti une norme sur la brique de terre crue avec la LNTPB. La latérite qu'on déclasse lors des fondations devient les briques. Aucun transport, décarbonisation maximale. Le truc le plus difficile ? Convaincre les ouvriers. Tout le monde voulait du parpaing.
Que présentez-vous à Nairobi ?
Je veux montrer que Madagascar est un laboratoire. On est né de l'architecture austronésienne, puis on s'est mélangé aux Bantous, avec leurs logiques constructives très africaines. On a cette hybridité unique. Et dans le paradigme postcolonial, on a tous la même lutte : comment construire dans la résilience quand on a si peu ? Un cyclone passe, il faut cinq ans pour le relèvement. Puis le suivant arrive. J'essaie de dire : on n'est pas perdus. On sait construire. Il faut juste mieux s'organiser et croire en soi. Ce que la Croix-Rouge a fait dans les zones cyclonées m'a vraiment frappée — ils ont demandé aux communautés comment elles construisaient, et ils ont juste amélioré les techniques. Ces cases ont tenu. C'est ça que je veux propager à Nairobi : une façon de construire malgache, durable, ancrée. Comme quelqu'un qui te dit, je suis dans une religion — et à la fin de la conversation, il faut que tu sois converti.
L'architecture malgache souffre-t-elle d'un vide réglementaire ?
C'est un sujet qui me tient vraiment à cœur. Il y a une hiérarchie : les prescriptions d'abord, avec le TBM — le Tout Bâtiment de Madagascar — rédigé dans les années 60. On est le premier pays d'Afrique à avoir sorti un tel document. Il prescrit, par exemple, une ventilation traversante dans les bâtiments. En 2026, avec les délestages, ce n'est pas une mauvaise idée de relire ça. Ensuite viennent les normes, qui sont volontaires, puis les règles. Quant à la norme sur la brique de terre crue qu'on a élaborée, elle est là, prête. Ce qu'il faut, c'est la volonté politique de la faire sortir.
Propos recueillis par Solofo Ranaivo