Egorgeur : A tout saigneur tout honneur
17 août 2023 // Métiers & Petits Métiers // 4218 vues // Nc : 163

Égorgeur, saigneur, ça pose son homme ! Ou plutôt ici, sa femme. A condition d’avoir le physique de l’emploi. Elle l’a. Et un coup de lame bien rodé, ses milliers de victimes en savent quelque chose. Une profession qui s’exerce au cœur des marchés ; quand elle s’y fraye un chemin, de sa démarche chaloupée, roulant les mécaniques, un silence s’installe, et les enfants, de dessous les jupes de leurs mères, observent avec fascination et effroi passer cette masse virevoltante : le sicaire, la tueuse à gages.

La volaille saisie par la main gauche, notre dame porte le couteau dans le bec, comme subrepticement, traverse la gorge et provoque une grosse saignée. Une fois vidée de son sang, la volaille est plongée dans l’eau bouillante par un comparse ; vite débarrassée de ses plumes, elle peut partir vers les cuisines et les boucheries de détail alentour. Pour les saigneurs qui n’ont pas la poigne de la forte dame, un modeste dispositif simplifie l’égorgement : un bidon jaune accroché à un mur, avec une partie évidée en bas, bloque la poule la tête en bas. La victime ne peut plus alors qu’offrir sa gorge au couteau, et son corps, sous camisole, se vider rapidement de son sang.

Alignés comme des trophées au pied du vainqueur, quatre canards ne portent plus la tête haute. La bande des quatre est vaincue. Fin de parcours. Le contrat est rempli: canard a vécu pour que seigneur vive. Les grands paniers ronds, faits de solides lattes de bambou (Bara[1]rata), peuvent s’empiler jusqu’au ciel, rien n’arrêtera la marche des hommes (et le débarquement par centaines, dans la capitale, de ces nasses à gallinacés arrimées sur le toit des Taxi Be). Ainsi soit-il.

Émaciés, débarrassés des contingences charnelles, les canards ne sont plus que des épures passées au fil du couteau. Inversement, la dame semble avoir aspiré le sang et les viscères de ses victimes en quantité inépuisable, en attestent sa corpulence et les bassines qu’elle remplit tout au long de son office. Bibendum de caricature, elle enfle au fur et à mesure que sa fine lame s’acharne. Elle est ronde comme les nasses à gallinacés qui s’empilent, ronde comme le bidon bleu qui exhibe les quatre victimes, ronde comme les bassines qu’elle bourre. La rondeur est signe de sa bonhomie, de sa candeur, de sa simplicité quasi biblique. Bonhomme et ronde. Quelle destinée ! Jusqu’où va-t-elle grossir ? Jusque quand va-t-elle tuer ? Comment ne pas être écœuré par tant de sang, de viscères, de miasmes suffocants. Indigné par tant d’opulence gagnée aux dépens du plus faible. Pour autant, c’est une scène de la vie ordinaire. C’est ainsi dans toutes les cuisines du monde. C’est ainsi que les hommes vivent. Depuis toujours. Cachez ce sein que je ne saurai voir.

Texte et photo : YvA

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Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

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