Sarandra : Funérailles, possession, circoncision…
26 janvier 2026 // Musique // 8153 vues // Nc : 192

À Bezaha, petit village de la région Atsimo-Andrefana, le sarandra résonne comme une plainte familière. Un chant ancien, porté par des voix féminines, souvent rapproché du beko antandroy, au point qu’on les confond parfois. À tort. Car si le sarandra partage avec le beko une même fonction funéraire et une même intensité émotionnelle, il affirme aussi sa singularité, notamment chez les Antanosy, peuple voisin des Antandroy, principalement établi à Fort-Dauphin mais présent jusque dans cette zone.

À notre arrivée à Bezaha, accompagnés de plusieurs équipes artistiques, les discussions avec les habitants ont rapidement nuancé certaines idées reçues. Le sarandra ne se limite pas à un simple chant des morts. Petraky, chanteuse reconnue — elle s’est déjà produite à l’étranger à deux reprises — le rappelle calmement. Chez les Antanosy, les interprètes sont appelées sairy (prononcé sery), et leur rôle dépasse largement l’accompagnement du deuil. Il faut dire que la proximité entre sarandra et beko est ancienne.

Antanosy et Antandroy entretiennent des relations de mpiziva, une alliance fondée sur la plaisanterie et la parenté symbolique. Ils partagent une base culturelle commune, des rites proches, des manières similaires de dire la douleur et la perte. Pour un observateur extérieur, la frontière est parfois floue. Pourtant, à l’écoute attentive, une différence se dessine.

Sur le plan poétique, le sarandra se distingue par son ancrage dans le réel. Là où le beko se permet des envolées surréalistes, des images abruptes et parfois déroutantes, le sarandra reste plus direct, plus narratif. Les métaphores y sont rares, les paroles collées au vécu, aux événements concrets, aux émotions immédiates. Comme le beko, le sarandra est avant tout un chant funéraire.

Mais il intervient aussi dans d’autres contextes rituels : le bilo, rite de possession, ou encore le savatsy, cérémonie liée à la circoncision. Il est généralement interprété par deux ou trois chanteuses. La première mène le chant a cappella, la seconde reprend les paroles sur un registre légèrement plus bas. Les voix sont aiguës, puissantes, presque tranchantes. Le chant oscille entre tension et relâchement, entre consolation et énergie collective. Il ne s’agit pas seulement de pleurer : il s’agit de tenir, ensemble.

Des chercheurs, comme Victor Randrianary, se sont penchés sur cette pratique. Lors de notre séjour, nous avons pu enregistrer un sarandra interprété à Bezaha, puis en proposer une transcription et une traduction, présentées ci-dessous.

Transcription 1Traduction
Ho eza ?Où allez-vous?
Ekaaa lahireoLes gars
Ndao le hikaramaAllons chercher de l’argent ! 
Eka lahireo ragnandriaOui les gars
Ndao le hikaramaAllons chercher de l’argent !
Ekaaa lahireo RagnandriaOui les gars
Faty henany tsy hitahitaaaaAllons chercher de l’argent !
Ndao le hikaramaMangez tant que vous en avez l’occasion
Faty henany tsy hitahitaaaaAllons chercher de l’emploi
Ndao le hikarama
Ezaa lahireo Ragnandria
Tomagny reninigneSa mère a versé des larmes
Ndao le hikaramaCherchons l’argent
Tomagny RaanigneSon père a pleuré
Ndao le hikaramaCherchons de l’argent
Homana no mahitaaaaMangez tant que vous en avez l’occasion 
Ndao le hikaramaCherchons de l’argent
Homana no mahitaaaaLa mort ne prévient pas
Ndao le hikaramaCherchons de l’argent
Faty henany tsy hitahitaaaaCar la mort est une surprise
Eeeeeh heee siloke ry merenaaaaMerena est malade
Akory iha merenaaaaComment vas-tu Merena ?
Akore zao merenaaaT’en dis quoi Merena ?
Ory zao MerenaaaaIl est triste Merena
Talio voloko zao NeneeeeTresse-moi les cheveux, maman
Ataovy vily lalaaaaTresse comme le droit chemin
Taoko telo lalaaaaJe les tresse en trois tranches
Fa andesiko manambaly eeeC’est pour mon jour de mariage
Manambaly avaratsagneeePour me marier au nord
Fahanako baralahy eeeh,Chez les Bara
Akory iha merenaaaComment vas-tu Merena ?
Silokaho neneeeeJe ne me sens pas bien, o ma mère
Nagnino iha merenaaaaQu’est ce qui t’est arrivé Merena ?
Silokaho neneeeeJe ne me sens pas bien maman
Andeso a Belamoty eeehEmmène-moi à Belamonty
Marary lohako zao neneeeJ’ai mal à la tête
Rary tsy mahavelo eehC’est une maladie qui ne se soignera plus
Maty ry merenaaaaMerena est décédé
Hazolava aaah lahoaaahAppeler tout le monde
Fa maty ry merenaMon cœur me fait mal Merena
Ory zao merenaaaa
Tomagny raimandreneTes parents pleurent pour toi
Tomagny raaniigneeeTes parents pleurent pour toi
Oeeh tomagny havamaro ooToute la famille pleure

1. C’est un chant effectué par Petraky et son équipe lors de notre passage à Bezaha.

À la lecture du texte, dans sa version malgache, le sarandra apparaît comme un poème lyrique structuré par le parallélisme. Il met en scène un paradoxe fondamental : vivre pleinement face à l’inéluctabilité de la mort. Les premiers vers prennent la forme de conseils adressés aux vivants — « Mangez tant que vous en avez l’occasion », « Cherchons de l’argent, car la mort est une surprise ». Une philosophie pragmatique, presque hédoniste, sans détour. Puis vient l’histoire de Merena, malade, affaibli, avant sa disparition. Le chant épouse le temps du deuil : l’inquiétude, la perte, les regrets. Les parents pleurent, la famille se rassemble. Le sarandra se referme alors comme il a commencé : dans une parole partagée, collective, où la douleur individuelle devient mémoire commune.

Anthropo’Zik, par Dr Hejesoa Voriraza Séraphin alias Manara
Enseignant et chercheur en Philosophie, Sociologie, Anthropologie,
poésie et musique traditionnelle

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