À Bezaha, petit village de la région Atsimo-Andrefana, le sarandra résonne comme une plainte familière. Un chant ancien, porté par des voix féminines, souvent rapproché du beko antandroy, au point qu’on les confond parfois. À tort. Car si le sarandra partage avec le beko une même fonction funéraire et une même intensité émotionnelle, il affirme aussi sa singularité, notamment chez les Antanosy, peuple voisin des Antandroy, principalement établi à Fort-Dauphin mais présent jusque dans cette zone.
À notre arrivée à Bezaha, accompagnés de plusieurs équipes artistiques, les discussions avec les habitants ont rapidement nuancé certaines idées reçues. Le sarandra ne se limite pas à un simple chant des morts. Petraky, chanteuse reconnue — elle s’est déjà produite à l’étranger à deux reprises — le rappelle calmement. Chez les Antanosy, les interprètes sont appelées sairy (prononcé sery), et leur rôle dépasse largement l’accompagnement du deuil. Il faut dire que la proximité entre sarandra et beko est ancienne.

Antanosy et Antandroy entretiennent des relations de mpiziva, une alliance fondée sur la plaisanterie et la parenté symbolique. Ils partagent une base culturelle commune, des rites proches, des manières similaires de dire la douleur et la perte. Pour un observateur extérieur, la frontière est parfois floue. Pourtant, à l’écoute attentive, une différence se dessine.
Sur le plan poétique, le sarandra se distingue par son ancrage dans le réel. Là où le beko se permet des envolées surréalistes, des images abruptes et parfois déroutantes, le sarandra reste plus direct, plus narratif. Les métaphores y sont rares, les paroles collées au vécu, aux événements concrets, aux émotions immédiates. Comme le beko, le sarandra est avant tout un chant funéraire.
Mais il intervient aussi dans d’autres contextes rituels : le bilo, rite de possession, ou encore le savatsy, cérémonie liée à la circoncision. Il est généralement interprété par deux ou trois chanteuses. La première mène le chant a cappella, la seconde reprend les paroles sur un registre légèrement plus bas. Les voix sont aiguës, puissantes, presque tranchantes. Le chant oscille entre tension et relâchement, entre consolation et énergie collective. Il ne s’agit pas seulement de pleurer : il s’agit de tenir, ensemble.
Des chercheurs, comme Victor Randrianary, se sont penchés sur cette pratique. Lors de notre séjour, nous avons pu enregistrer un sarandra interprété à Bezaha, puis en proposer une transcription et une traduction, présentées ci-dessous.
| Transcription 1 | Traduction |
| Ho eza ? | Où allez-vous? |
| Ekaaa lahireo | Les gars |
| Ndao le hikarama | Allons chercher de l’argent ! |
| Eka lahireo ragnandria | Oui les gars |
| Ndao le hikarama | Allons chercher de l’argent ! |
| Ekaaa lahireo Ragnandria | Oui les gars |
| Faty henany tsy hitahitaaaa | Allons chercher de l’argent ! |
| Ndao le hikarama | Mangez tant que vous en avez l’occasion |
| Faty henany tsy hitahitaaaa | Allons chercher de l’emploi |
| Ndao le hikarama | |
| Ezaa lahireo Ragnandria | |
| Tomagny reninigne | Sa mère a versé des larmes |
| Ndao le hikarama | Cherchons l’argent |
| Tomagny Raanigne | Son père a pleuré |
| Ndao le hikarama | Cherchons de l’argent |
| Homana no mahitaaaa | Mangez tant que vous en avez l’occasion |
| Ndao le hikarama | Cherchons de l’argent |
| Homana no mahitaaaa | La mort ne prévient pas |
| Ndao le hikarama | Cherchons de l’argent |
| Faty henany tsy hitahitaaaa | Car la mort est une surprise |
| Eeeeeh heee siloke ry merenaaaa | Merena est malade |
| Akory iha merenaaaa | Comment vas-tu Merena ? |
| Akore zao merenaaa | T’en dis quoi Merena ? |
| Ory zao Merenaaaa | Il est triste Merena |
| Talio voloko zao Neneeee | Tresse-moi les cheveux, maman |
| Ataovy vily lalaaaa | Tresse comme le droit chemin |
| Taoko telo lalaaaa | Je les tresse en trois tranches |
| Fa andesiko manambaly eee | C’est pour mon jour de mariage |
| Manambaly avaratsagneee | Pour me marier au nord |
| Fahanako baralahy eeeh, | Chez les Bara |
| Akory iha merenaaa | Comment vas-tu Merena ? |
| Silokaho neneeee | Je ne me sens pas bien, o ma mère |
| Nagnino iha merenaaaa | Qu’est ce qui t’est arrivé Merena ? |
| Silokaho neneeee | Je ne me sens pas bien maman |
| Andeso a Belamoty eeeh | Emmène-moi à Belamonty |
| Marary lohako zao neneee | J’ai mal à la tête |
| Rary tsy mahavelo eeh | C’est une maladie qui ne se soignera plus |
| Maty ry merenaaaa | Merena est décédé |
| Hazolava aaah lahoaaah | Appeler tout le monde |
| Fa maty ry merena | Mon cœur me fait mal Merena |
| Ory zao merenaaaa | |
| Tomagny raimandrene | Tes parents pleurent pour toi |
| Tomagny raaniigneee | Tes parents pleurent pour toi |
| Oeeh tomagny havamaro oo | Toute la famille pleure |
1. C’est un chant effectué par Petraky et son équipe lors de notre passage à Bezaha.
À la lecture du texte, dans sa version malgache, le sarandra apparaît comme un poème lyrique structuré par le parallélisme. Il met en scène un paradoxe fondamental : vivre pleinement face à l’inéluctabilité de la mort. Les premiers vers prennent la forme de conseils adressés aux vivants — « Mangez tant que vous en avez l’occasion », « Cherchons de l’argent, car la mort est une surprise ». Une philosophie pragmatique, presque hédoniste, sans détour. Puis vient l’histoire de Merena, malade, affaibli, avant sa disparition. Le chant épouse le temps du deuil : l’inquiétude, la perte, les regrets. Les parents pleurent, la famille se rassemble. Le sarandra se referme alors comme il a commencé : dans une parole partagée, collective, où la douleur individuelle devient mémoire commune.
Anthropo’Zik, par Dr Hejesoa Voriraza Séraphin alias Manara
Enseignant et chercheur en Philosophie, Sociologie, Anthropologie,
poésie et musique traditionnelle