L'Anté-livre de Jean Louis Cornille, entre délire et incompréhension
25 août 2024 // Littérature // 6349 vues // Nc : 175

En 2022, paraissait aux éditions Anibwe l'étude de Jean Louis Cornille consacrée à Jean Luc Raharimanana intitulé L'Anté-livre, Pour en revenir à Raharimanana. Tout entier dans la littérature comparée, l'ouvrage agréablement écrit et particulièrement digeste dans le fond, tombe dans l’erreur des vues eurocentrées et des lectures toutes faites.

UNE VISION HORS CONTEXTE

Au lieu de comprendre Raharimanana dans sa singularité, Jean Louis Cornille toise l'auteur de haut sur le perchoir de la littérature occidentale. Ainsi, pour expliquer Revenir, il a recours à l'Odyssée de Homère et pour Lucarne, à Baudelaire et Sartre. Il s'agit là d'une erreur fondamentale. Une écriture, une littérature, ou toute création artistique, sont le fruit des contextes qui les ont produites envers et malgré tout. Car les zébus avant la charrette, la société malgache avant tout, la littérature française ou occidentale viennent en accessoires, un tréfond qui aide sans pouvoir éclipser le fondamental.

Dans son ouvrage, Jean Louis Cornille sort l'objet "Raharimanana" du terreau malgache et africain et l'étudie dans un milieu artificiel sans aucun rapport avec le milieu d'origine. Cela constitue un biais fatal à toute étude.

Pourquoi la violence chez Raharimanana cherche à expliquer l'universitaire par exemple. Les raisons sont à trouver dans l'histoire et le présent de Madagascar, l'esclavage, le trafic d'êtres humains, les génocides tus, les massacres en 2002, la dictature qui renaît encore et encore. Et s'il faut élargir la lecture, l'Afrique est bien plus proche que les Caraïbes. Ainsi est évité le ressassement d'une lecture glissantienne certes à la mode, mais hors de propos. Rappelons ici Patrice Nganang et son Manifeste d'une nouvelle littérature africaine soulignant magistralement l'erreur des critiques et de Jean Louis Cornille en particulier. "Parfois [la critique], distraite, est prise dans les marécages de ses propres présuppositions, ou alors dans le vent des modes de lecture, et demeure sourde à la respiration profonde des textes. […] Ces visions, si elles disent beaucoup de choses sur l'importance du propos "dialogique", ou sur la fortune actuelle de la lecture "glissantienne", et peut-être des restes du concept d'analyse sartrien, etc., disent très peu sur les évidences de la littérature produite par les auteurs […] qui sans exception ne parlent pas de créole". Nganang faire ressortir ainsi tous les travers de cet Anté-livre où en litanie est répétée une comparaison à Glissant à Chamoiseau d'un Raharimanana Malgache et donc étranger à tout territoire créolisé.

UNE CONCEPTION CAPITALISTIQUE DE LA LITTÉRATURE

Décidément, la chaire ne soustrait pas son homme de possibles erreurs. C'est ainsi que ce professeur d'université, Jean Louis Cornille, affiche une incompréhension fondamentale de la littérature. Il est convaincu qu'il s'agit d'un cheminement linéaire où les étapes sont obligatoires et confèrant un titre aux premiers arrivés. Conception erronée qui adoube un tel écrivrain, passé plus tôt qu'un autre, vainceur et propriétaire exclusif du terrain qu'il a défriché en premier. Jean Louis Cornille déclare ainsi "Toujours quelque peu en retard sur les auteurs des autres zones littéraires postcoloniales, Raharimanana n’arrive à s’émanciper de la dialectique perçue comme mortifère du centre et de la périphérie qu’après avoir parcouru à rebours l’histoire des littératures occidentales, de Sartre à Homère en passant par Baudelaire et Rimbaud." p.189. En cela, le brillant académicien exhibe son incompréhension profonde des arts et des lettres, mais si lui ne nous pardonne pas, nous le pardonnons volontier. Voilà, cher Jean Louis, nous vous apprenons que reprendre, retraiter n'importe quel sujet, n'importe quelle position à l'infini est ce que font et ce qu'ont fait tous les poètes, écrivains, artistes du monde depuis la nuit des temps. Vous l'aurez sans doute compris.

Et il n'y a pas en cela besoin de partir d'un tel ou d'un tel, juste que l'homme étant homme et non pas bête, les sujets importants ne varient pas, et cela non pas parce que tout le monde s'imite mais uniquement parce que le sujet est unique. Ce que vous ignorez aussi Monsieur Cornille, c'est qu' il n'y a pas lieu de retard ni d'avance, juste des cheminements singuliers sur des chemins où peuvent surgir les mêmes vérités vécues de différentes manières. Car la littérature et les arts ne sont pas une entreprise capitaliste, sinon chaque vérité, chaque style, chaque thème aurait été breveté et ainsi le premier écrivain venu en serait l'exploitant exclusif.

UNE LITTÉRATURE DE PLAGIAIRE ? DU MOINS UNE LITTÉRATURE SANS AUCUNE ORIGINALITÉ

Pour Jean Louis Cornille, toute la littérature afro-indianocéano-caribéenne découle par une sorte de plagiat involontaire de la littérature occidentale. Ainsi Glissant vient de Giono : "Rien n’annonce plus clairement cette notion glissantienne que la nouvelle de Giono, intitulée « Le Chant du monde », et qui précède de quelques années le roman éponyme." p.150. Chamoiseau lui aussi descend de Giono " Bodule-Jules n’expirera que neuf cent pages plus loin, non sans avoir délivré son message final aux accents glissantiens. Ou faudrait-il dire : gioniens?" p.155. René Marran lui vient de Châteaubrilland. "Mais c’est à vrai dire tout Batouala qui est une sorte de jeu intertextuel avec Atala (jusque dans le titre, puisque « Atala » s’y inscrit en sourdine." p.145. Et Raharimanana quant à lui est le clone mal décrépu de Homère, de Baudelaire, de Rimbaud, de Sartre.

Si les parallèles trouvés par Jean Louis Cornille semble bluffant c’est qu’ils reposent sur de savants jeux de mots, de trouvailles brillantes. Mais l’exploit tourne vite au ridicule et à la totale loufoquerie quand l’universitaire voit dans les maisons d'édition un signe confirmant ses fumeuses théories. Il trouve ainsi la preuve que Revenir de Raharimanana est issu de Homère dans le changement de maison d'édition opéré par l'écrivain malgache. "C’est une étrange fatalité qui veut que l’aventure du livre mime pour finir celle du héros Hira : pareil à Ulysse retenu chez le roi équestre des Phéaciens, son Chant a longtemps été tenu en « otage » par les éditions Philippe Rey (royal amateur de chevaux), avant de pouvoir enfin paraître, après de nombreuses années, aux éditions Rivages, maison bien nommée, comme en témoigne la dernière page du livre : « C’est une rive sans nom. C’est une rive sans fond. C’est une rive sans tronc » (R, 375), que l’auteur atteint enfin." p.134.

UN DÉLIR COMPLOTISTE

En conclusion, cet Anté-livre est tout bonnement une bonne soupe (bien écrite il faut dire) complotiste. Jean Louis Cornille déniche dans les propos de Raharimanana ce qui se trouve en lui-même. Il nous le fait en suite avaler sous prétexte qu'il est un expert et qu'il peut ainsi parler au nom de l'auteur sans l'avoir jamais consultyé, auteur qui ici en l'occurence refute en bloc tout ce que dit Jean Louis Cornille. Questionné sur cet ouvrage, ce que Jean Luc Raharimanana regrette le plus c'est que de telles sornettes soient enseignées à l'Université d'Antsiranana.

L'attitude dégradante de Jean Louis Cornille me rappelle ce pasteur qui a vu dans ce texte, écrit par moi-même pour Fitiavana Ratovo et sa sculpture dénommée Najina, les preuves de mon obédience satanique. Najina dit-il est un Djin et "tohubohu", un mot français, identifié comme une formule de magie noire. Toute la bêtise revêtue de l'habit du moine prend sens pour les fidèles. Il en est de même pour cet Anté-livre.

Les critiques d'Elie Ramanankavana

Poète / Curateur d'Art / Critique d'art et de littérature/Journaliste.

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Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

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