Dina Nomena Madame Reniboto
26 avril 2023 // Mode & Design // 8910 vues // Nc : 159

Réalisatrice, journaliste et designer de mode, Dina Nomena Andriarimanjaka a présenté Madame Reniboto lors de la deuxième édition du Tana Design Week en mars dernier. Une collection de huit pièces réalisées à partir de chutes de tissus, de tapis tressés et surtout le savoir-faire de son équipe.

« La mode raconte, elle contextualise, elle révèle, elle questionne à travers les formes, les volumes, les textures, les tissus, les couleurs et les techniques. Au-delà des apparences, elle donne du sens et façonne des identités. La mode offre ce champ d’incitation à comprendre le monde. » Et c’est à travers sa collection Madame Reniboto que Dina Nomena traduit cette définition de la mode. Mais il faut savoir que ce travail est le fruit de recherches et d’une collection expérimentale issue de ses études en Design et Innovation quelques années auparavant. « Ce projet est le sujet de mon mémoire qui avait comme thème Collection expérimentale à travers une approche anthropologique des femmes Betsimisaraka du XIXème siècle. En fait, lors de mes recherches antérieures, je suis tombée sur les photos des femmes Betsimisaraka, moi-même étant Betsimisaraka. Je me suis dit qu’en termes d’influences vestimentaires, il se jouait beaucoup de choses par rapport à ses femmes comme l’origine des tissus, le visage, leur mode de vie, les techniques… »

Dina Nomena s’est surtout inspirée d’une femme en particulier, Juliette Fiche, une des princesses malgaches les plus influentes de la côte est de Madagascar au XIXème siècle. Surnommée Reniboto, elle était puissante, charismatique, elle a joué un rôle important dans les échanges commerciaux entre les Malgaches et les Européens. « Une posture, un caractère, elle dégage une forme de puissance et de féminité que je retrouve chez d’autres femmes d’aujourd’hui. » En tant que collection expérimentale, Dina Nomena a d’abord testé le raphia, une matière qui pour elle, nécessite encore des recherches techniques en termes d’innovation, de viabilité et de fonctionnalité. « Quand c’est mouillé, c’est foutu ! » Au fur et à mesure des échanges et surtout de ses rencontres avec les grandes entreprises franches à Tana, les quantités de chutes de tissus l’interpellent. C’est alors qu’elle se lance dans la réutilisation des déchets textiles et de faire partie d’un circuit plus responsable sans pour autant tomber dans le concept d’écoresponsable. « Par exemple, ces déchets sont repris par des associations qui les transforment en serviettes hygiéniques, en pochettes ou encore en tapis. Mais ces chutes de tissus ne sont pas suffisamment exploitées puisqu’il y en a en grande quantité. Donc à mon échelle, je les récupère et les réutilise. »

La jeune designer travaille ainsi ces déchets à travers deux techniques. Celle du tissage en collaborant avec un couple de tisserands de tapis du côté d’Ilanivato et un savoir-faire d’une dizaine d’années. « Ils peuvent réaliser les dimensions de panneaux que l’on souhaite. Ce sont des techniques de tresses, un peu comme les bracelets brésiliens. On combine également nos compétences. Ce qui est bien dans les phases d’expérimentation et de prototypage, ce sont les multitudes de tests pour transcrire sur tissu ce qu’on a dans la tête. » Elle travaille également les déchets textiles en bemiray ou patchwork avec de plus gros morceaux de tissus. « Il m’arrive souvent d’aller au marché d’Andravoahangy très tôt le matin car des gens de Manjakandriana viennent y écouler leur déchets textiles. Parfois, je vais aussi au marché d’Ambondin’Isotry. Considérés comme des rebuts, ces tissus ont pourtant pleins de potentiels dans les couleurs et les textures. »

Parmi les pièces phares de sa collection, un gilet long à base de tapis inspiré d’un manteau porté par Madame Reniboto. Dina Nomena l’a réinterprété à sa manière en lui apportant une touche plus contemporaine. « Cette pièce a été le plus dure à réaliser. Elle a été présentée lors de l’événement Mode durable à l’IFM en octobre dernier. Je devais repenser ce concept en créant des pièces qui durent dans le temps, dans le cœur et dans notre garde-robe.»

Mais en tant que designer de mode, Dina Nomena ne se contente pas de créer des vêtements pour le plaisir. Il y a tout un travail de recherches en amont pour arriver à sortir une pièce ou une collection. « Le côté anthropologique m’aide dans ma méthodologie qui va nourrir et cadrer mon processus de création et ma création. Par exemple, je suis allée à Tamatave pour être en immersion afin de comprendre, questionner, explorer et justifier les pertinences de mes choix. Cela donne aussi une nouvelle perspective par rapport à ce que l’on va offrir. » C’est ainsi qu’elle collabore avec Abeer Gupta, un anthropologiste visuel indien dont les recherches sont basées dans l’ouest de l’Himalaya à Ladakh, à Jammu et au Kashmir en Inde sur le projet Tisser le lamba, c’est tisser des liens. « C’est un travail collaboratif qui re-questionne le circuit du textile et d'envisager une production du textile tournée vers la vitalité et la renaissance de la richesse culturelle et technique malgache. Dans son travail, Abeer Gupta se concentre sur le rôle, la pertinence et la signification des objets ethnographiques dans le monde contemporain et s'intéressent aux histoires orales, aux cultures matérielles et aux archives visuelles. »

En parallèle, Dina Nomena travaille également sur d’autres projets sociaux à travers les déchets textiles comme la confection de sacs et de vêtements pour les enfants.

Propos recueillis par Aina Zo Raberanto

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