Beko (suite) : Sanglots lyriques
13 décembre 2025 // Musique // 7285 vues // Nc : 191

Il existe, dans le Sud aride de Madagascar, un art vocal qui ne cherche ni l’applaudissement ni la scène. Un chant pour les moments où la vie vacille, où les mots ordinaires ne suffisent plus. Le beko, chez les Antandroy, est un chant funéraire — mais surtout un geste de consolation. Car au-delà du deuil, c’est bien la paix des vivants qu’il cherche à retisser. Et, curieusement, cette tradition ancienne rejoint par sa force poétique l’esthétique surréaliste : elle dit l’invisible, elle convoque l’âme, elle brouille les frontières entre monde des hommes et monde des ancêtres.

©photo : Montané et Isabelle

Chanté a cappella, souvent par deux ou trois sairy, le beko a quelque chose de résolument singulier : ces chanteurs qui se pincent les oreilles comme pour mieux écouter leurs propres vibrations, ces voix aiguës qui s’entrelacent en un équilibre fragile — tension et détente se répondant comme l’a si finement noté Jessica Roda. Le premier chante, le second suit, le troisième décore. Une architecture vocale, presque une transe.

Mais au-delà de la technique, le beko est porté par des mots. Et quels mots. Des mots surgis d’une émotion brute mais encadrée par des vers traditionnels, une langue symbolique, métaphorique, où l’âme humaine se donne à entendre dans toute sa vulnérabilité. Le surréalisme occidental parlait d’écriture automatique, de jaillissement du subconscient ; le beko, lui, laisse la douleur parler dans un souffle venu du ventre. Et pourtant, on y retrouve cette même manière de dire la réalité… en la dépassant.

Car le beko ne décrit pas le monde : il l’interprète. Il l’étire. Il l’ouvre. Voici un extrait, parmi les plus connus, qui montre cette tension entre désolation et quête — un texte à la fois oxymore, parallélisme et anaphore :

Transcription du beko
Hoooooooooooooo Homahomahoma e !
Ehe eeeeeeeeeee !
Izaho toy e, mipay longo raho e (Moi, je cherche de la famille)
E zaho toy mipây nama raho (Moi, je cherche un ami)
Izaho toy e, mipay longo raho e (Moi, je cherche de la famille)
E zaho toy mipay nama raho (Moi, je cherche un ami)
Akanga nimotso ragnetse raho e, (Je suis devenu comme une pintade cherchant ses amis perdus)
Sarake Valantioke (En me séparant avec Valantioke)

Plus loin, la parole prend une tournure presque onirique :

Transcription
Ho rova ty Menarandra e (Menarandra sera une grande ville)
Ho rova malain-java (Mais une ville qui déteste la lumière)
Terake volagney ty boaka antignanagney (La lune se lève à l’est)

Ici, rien n’est explicite. Tout est image. Tout est évocation. Le beko n’est donc pas qu’un chant pour accompagner le razana. C’est un pont : entre la douleur et son apaisement, entre réel et invisible, entre le poids du chagrin et la légèreté métaphorique de ces paroles qui, par leur beauté, parviennent à consoler. Un art funéraire, oui. Mais aussi une poésie qui, à sa manière, défie la mort.

Anthropo’Zik, par Dr Hejesoa Voriraza Séraphin alias Manara
Enseignant et chercheur en Philosophie, Sociologie, Anthropologie,
poésie et musique traditionnelle

Laisser un commentaire
no comment
no comment - Golden Rose : La beauté à la turque charme Tana

Lire

26 août 2026

Golden Rose : La beauté à la turque charme Tana

La cosmétique turque a trouvé son ambassadrice à Madagascar. Golden Rose Style and Beauty vient de rouvrir dans un espace repensé, plus vaste et plus...

Edito
no comment - Fin de saison

Lire le magazine

Fin de saison

Septembre arrive toujours trop tôt. Comme cet invité qu'on n'a pas invité mais qui sonne quand même à la porte, sourire aux lèvres, valise sous le bras — sauf que là, c'est vous qui faites les valises. Les vacances tirent leur révérence, et avec elles, ce sentiment léger et un peu fou qu'on n'arrive jamais vraiment à décrire mais qu'on reconnaît immédiatement. Ce pincement au coeur, ce vide étrange qui s'installe le dernier soir, quand les étoiles semblent plus belles que d'habitude et que le lendemain matin, il va falloir partir.Ce sentiment, vous n'êtes pas les premiers à le ressentir. Demandez à vos parents. À vos grands-parents. Ils sont tous passés par là, et certains ont même eu la chance que des artistes le mettent en musique pour eux. En 1960, Gary Geld composait « Sealed with a Kiss », cette ballade douce-amère sur les amours estivales qui s'étirent jusqu'à l'automne. C. Jérôme en a fait « Le dernier baiser », et des générations entières ont pleuré discrètement dessus. Joe Dassin avec « L'été indien », Richard Anthony avec « J'entends siffler le train » — même idée, même pincement, autre mélodie. Et plus près de nous, Silo chantait « Eo am-pisarahana » avec cette façon malgache de dire les adieux qui fait mal au bon endroit. Les mots changent, la langue change, mais le sentiment reste identique depuis que les humains passent des vacances et finissent par rentrer.Alors oui, c'est normal. C'est même rassurant, quelque part. Cela dit, ne vous faites pas trop d'illusions non plus. On se promet des choses, le dernier soir — on se dit qu'on se retrouvera l'année prochaine, au même endroit, avec les mêmes gens. Mais l'école — le temps, je plaisante à moitié — peut tout changer. L'autre aura-t-il toujours le même regard ? Les parents choisiront-ils encore cette destination l'été prochain ou décideront-ils soudainement que la montagne, c'est très bien aussi ? Questions sans réponses, réponses sans garantie. Heureusement, vous avez ce que vos aïeux n'avaient pas — les réseaux sociaux, les messages vocaux, les stories et les appels vidéo à minuit. La distance est moins cruelle qu'avant. Le coeur lourd, lui, reste le même. Bonne rentrée quand même.

No comment Tv

Interview - L’Architecture du Goût - Août 2026 - NC 199

Découvrez L’Architecture du Goût, dans le no comment® NC 199 – août 2026.
À Antananarivo, deux univers créatifs se sont rencontrés autour d'une question simple : et si l'objet qui accompagne le repas transformait l'expérience même du goût ? L'Architecture du Goût, née de la collaboration entre le Studio ARRA et Kr.Atelier, propose une réponse aussi sensorielle que visuelle. Rencontre avec Ando Ramanantsoa et Kiady Ratovoson, les deux artistes qui redéfinissent l'art de la table.

Focus

Jazz@Tohatohabato

15e édition du festival Jazz@Tohatohabato, à Antananarivo du 5 au 9 août dernier
© Jazz@Tohatohabato

no comment - Jazz@Tohatohabato

Voir