Barthélemy : Rééquilibrer la concurrence
7 mars 2026 // Entreprendre // 43 vues // Nc : 194

Dans une économie ouverte, le commerce international n’a rien d’un long fleuve tranquille. Dumping, subventions déguisées, importations massives : la concurrence peut vite tourner à l’épreuve de force. À Madagascar, l’Autorité nationale chargée des mesures correctives commerciales (ANMCC) joue un rôle discret mais stratégique : protéger l’industrie locale sans rompre avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Barthélemy, son directeur général, nous explique les enjeux, les mécanismes et les défis d’un arbitrage permanent entre producteurs, importateurs et consommateurs.

Qu’est-ce que l’ANMCC et quel est exactement son rôle dans l’économie malgache ?
L’ANMCC est un organisme public rattaché au ministère en charge du Commerce. Sa mission est claire : protéger le secteur national de production, en particulier l’industrie, en utilisant les instruments prévus par les accords internationaux. Madagascar est membre de l’OMC, de la SADC, du COMESA, et bénéficie à ce titre d’outils juridiques précis : l’accord sur les sauvegardes, l’accord antidumping et l’accord sur les subventions et mesures compensatoires. Ces mécanismes existent parce que, dans le commerce international, la concurrence n’est pas toujours équitable. Certains pays disposent d’une puissance industrielle considérable, d’économies d’échelle massives, quand d’autres – comme le nôtre – ont une base industrielle encore fragile. L’ANMCC agit donc comme un bouclier économique. Nous ne fermons pas le marché, nous le régulons, en veillant à ce que la compétition reste soutenable pour nos producteurs.

Justement, quel est aujourd’hui l’état de la concurrence entre production locale et importations ?
Il faut le dire sans détour : le commerce international est une forme de guerre économique. Lorsqu’un pays exporte massivement vers un autre, il conquiert des parts de marché. Or, l’industrie malgache reste structurellement faible. Sa contribution au PIB stagne à des niveaux modestes, peinant à dépasser les 15 %. Nos producteurs ne peuvent rivaliser à armes égales avec des multinationales capables de produire en très grande quantité et d’exporter vers des centaines de pays. Leurs coûts unitaires sont mécaniquement plus bas. À Madagascar, on évoque souvent la main-d’œuvre bon marché. Mais le coût de production ne se résume pas aux salaires : il inclut l’énergie, la logistique, les intrants. Il en résulte que certains industriels opérant dans la production d’aliments pour animaux préfèrent importer du maïs d’Inde plutôt que de l’acheter à Tsiroanomandidy, à seulement 200 km de la capitale. Ce déséquilibre n’est pas toujours synonyme de concurrence déloyale. Il peut simplement refléter un écart de compétitivité. C’est précisément là que les mesures correctives entrent en jeu : non pour interdire, mais pour rééquilibrer.

Quels secteurs sont les plus exposés et comment décidez-vous d’intervenir ?
Nous n’intervenons pas sur simple demande. Une entreprise peut nous saisir, mais cela ne signifie pas que nous appliquerons une mesure. Nous menons d’abord une enquête rigoureuse. Il faut démontrer trois éléments : un accroissement significatif des importations, un dommage sérieux pour la branche de production nationale, et un lien de causalité entre les deux. Si la perte de parts de marché provient d’une mauvaise gestion interne ou d’un produit peu attractif, nous ne pouvons rien faire. L’OMC n’accepte pas que l’on protège l’inefficacité. Prenons l’exemple des huiles alimentaires. Une première demande de sauvegarde a été rejetée en 2019, car les produits étaient compétitifs. Plus tard, l’évolution du marché a justifié une mesure pour l’huile de soja et l’huile de tournesol, mais pas pour l’huile de palme, jugée suffisamment compétitive. Cela illustre notre approche : sélective, argumentée, conforme aux règles internationales.

Pouvez-vous expliquer concrètement les trois instruments dont vous disposez : sauvegarde, antidumping et antisubvention ?
La mesure de sauvegarde s’applique lorsque les importations augmentent brutalement, même sans pratique déloyale. Le jeu est formellement propre, mais l’industrie locale subit un choc. L’antidumping concerne les cas où un produit est vendu à l’exportation à un prix inférieur à son prix normal dans le pays d’origine. C’est ce qu’on appelle un prix prédateur. Nous calculons alors la marge de dumping et la transformons en droit additionnel à l’importation. L’antisubvention vise les situations où un État soutient ses exportateurs par des aides financières, des exonérations fiscales ou des remboursements de frais. Nous évaluons l’avantage conféré et l’intégrons dans un droit compensateur. À Madagascar, les droits additionnels qui ont déjà été appliqués jusqu’ici varient entre 12 % et 42 %. D’autres pays vont beaucoup plus loin. L’OMC n’impose pas de barème. Mais notre objectif n’est pas d’interdire : c’est de dissuader et de corriger un déséquilibre.

Ces décisions sont-elles unilatérales ?
Nous agissons dans le cadre de l’OMC. Chaque mesure est notifiée, argumentée et peut faire l’objet de discussions. Les pays exportateurs disposent d’un droit de réponse. Lorsque Madagascar a instauré un droit additionnel sur la farine, la Turquie, l’Égypte et la Russie ont réagi immédiatement. Ils ont invoqué le pouvoir d’achat des consommateurs malgaches. Nous avons répondu en démontrant que la filière locale faisait vivre des milliers de familles et que sa disparition aurait un coût social considérable. Des négociations sont possibles, notamment dans le cadre des mesures de sauvegarde. On peut convenir de quotas ou revoir à la baisse un taux si certaines conditions sont remplies. Mais les règles sont strictes : le droit antidumping, par exemple, ne peut excéder la marge de dumping constatée. L’OMC impose également une libéralisation progressive : les taux doivent diminuer au fil des années.

Les consommateurs ne risquent-ils pas de payer la facture, via une hausse des prix ?
À court terme, une hausse est possible. Mais elle est transitoire. Les mesures correctives incitent souvent les importateurs à investir localement. Ils disposent déjà de réseaux de distribution et d’une connaissance du marché ; produire sur place devient alors logique. Nous avons vu des cas concrets : des produits autrefois importés sont désormais fabriqués à Madagascar. C’est le cas – à titre d’exemple – du savon en poudre Extra Propre ou encore de la marque Vao Line, qui étaient auparavant importés mais sont aujourd’hui produits dans la Grande Île. Cette dynamique renforce la concurrence interne et, à terme, fait baisser les prix. Il faut comprendre que ces mesures sont temporaires – quatre à cinq ans en général. Pendant cette période, les entreprises locales doivent améliorer leur compétitivité. Si elles utilisent ce répit intelligemment, elles peuvent ensuite affronter l’importation sans protection. Certaines filières, comme les pâtes alimentaires, ont déjà atteint ce niveau.

Que deviennent les recettes issues des droits additionnels ?
Un projet vise à verser ces recettes dans le Fonds national pour le développement industriel (FNDI), prévu par la loi sur le développement industriel. L’idée est simple : réinjecter ces ressources dans la modernisation des filières concernées – recherche et développement, appui au financement, montée en gamme. À ce jour, la mise en œuvre nécessite encore un cadre législatif complémentaire. Mais les montants sont significatifs : en décembre 2025, les recettes cumulées dépassaient 135 milliards d’ariary. C’est un levier potentiel majeur pour structurer notre tissu industriel. Les mesures correctives ne sont pas une fin en soi. Elles constituent un instrument de transition. L’objectif ultime reste la compétitivité durable de l’industrie malgache.

Quels sont les dossiers majeurs actuellement en cours ?
Deux dossiers récents retiennent particulièrement l’attention : la tuyauterie en plastique et la pâtisserie sèche. Le marché de la tuyauterie est en pleine expansion, porté par les programmes d’adduction d’eau et les projets de construction. La demande augmente, et les producteurs locaux se multiplient. En parallèle, des exportateurs, notamment en Chine et à Maurice, cherchent à capter ce marché. L’enjeu est stratégique : accompagner la croissance interne sans laisser s’installer un déséquilibre irréversible. Chaque dossier illustre la complexité de notre mission : protéger sans isoler, corriger sans décourager, arbitrer sans céder aux pressions. En définitive, il s’agit de préserver un espace économique viable pour nos industries, tout en respectant les règles du jeu international. Un exercice d’équilibriste, certes, mais indispensable si l’on veut transformer l’ouverture commerciale en véritable moteur de développement.

Propos recueillis par Solofo Ranaivo

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