Marie Ranjanoro « Ce roman se veut féministe et décolonial »
15 avril 2023 // Diaspora // 1557 vues // Nc : 159

Feux, Fièvres, Forêts, le roman de l’écrivaine Marie Ranjanoro aux éditions Laterit Productions est sorti au mois de mars dernier. Une fiction historique sur l’insurrection Malgache de 1947 avec comme personnage principal, Telonono, (Trois seins) cheffe de réseau insurgée, qualifiée de sorcière par les troupes coloniales. Un roman féministe et décolonial.

Ce roman se veut féministe et décolonial

Feux, Fièvres, Forêts, une fiction historique ?
Feux, Fièvres, Forêts est un roman de fiction historique sur l’insurrection anticoloniale malgache de 1947. Son prétexte émane de réelles archives militaires françaises qui évoquent la figure de Telonono, cheffe de réseau insurgée, qualifiée de sorcière par les troupes coloniales. Elle y est décrite comme ayant un sein à gauche et deux seins à droite, d’où son nom, et aurait eu le pouvoir d’endormir ses ennemis à son simple passage. Avec ce livre, je voulais m’inscrire dans une filiation par rapport aux travaux de Marie-Clémence Andriamonta-Paes avec son film Fahavalo, Madagascar 1947, lui-même héritier de Portraits d’Insurgés de Pierrot Men et Jean-Luc Raharimanana. Je sens la responsabilité de ma génération de prendre le flambeau à notre tour pour perpétuer la mémoire d’un épisode difficile de l’Histoire malgache. Le titre emprunte à l’adage selon lequel, les généraux Afo, Tazo et Hazo, c’est-à-dire le feu, la fièvre et les forêts, ont été les éléments les plus efficaces contre les armées coloniales, et ce depuis l’invasion de Gallieni.

Un livre féministe…
Ce roman se veut féministe et décolonial, réhabilitant la figure des renin-jaza et des ombiasa dans le contexte insurrectionnel malgache. Le personnage de Telonono, concentre une puissance tant symbolique, tirée de son féminin sacré, que concrète, dans sa capacité d’émulation anticoloniale et son statut social élevé en tant que cheffe insurgée et femme sachante. Feux, fièvres forêts naît d’une réflexion au long cours que nous entretenons au podcast Basy Vavy. Nous voulons renouer avec notre identité malgache matrilinéaire et restaurer nos libertés oubliées sous la colonisation et l'escalade capitaliste.

Des sujets sur les violences sexuelles encore d’actualité ?
C’est  surtout un roman qui ouvre le chapitre des violences physiques et sexuelles systémiques qui furent particulièrement prégnantes sous la colonisation et lors des opérations de « pacification » et de contre-insurrection mais qui continuent d’avoir cours à Madagascar. Le roman aborde les sujets de l’avortement, du viol, de l’inceste, dans le cadre de la colonisation et des guerres de pacification certes, mais ce sont des sujets d’actualité. Le corps des femmes demeure un champ de bataille à Madagascar, au vu des difficultés que nous avons à faire valoir notre droit à disposer de notre propre corps, à l’ITG, et à l’accès de toutes à l’éducation et aux soins pour la santé sexuelle.

Une couverture réalisée par l’artiste plasticienne Ambi. Comment s’est fait le choix de travailler avec cette artiste ?

Ambi est une amie très proche de Laterit de longue date. Quand Marie-Clémence Andriamonta-Paes, mon éditrice, m’a présenté son travail, j’ai tout de suite été fascinée par ses tableaux. Elle utilise le feu comme medium et brûle ses toiles pour les créer. Toute son œuvre interroge la relation ambivalente que nous, Malgaches, entretenons avec le feu. D’un côté, son usage en agriculture est ancestral, avec la technique du tavy (culture sur brûlis) qui débroussaille et fertilise en même temps. Il est donc créateur, de vie et de richesse. D’un autre, il est à l’origine du fléau de la déforestation que nous vivons depuis de nombreuses années, qui tue la biodiversité et crée dans de nombreux cas de la précarité rurale. Dans mon roman, chacun des trois éléments centraux ont cette même ambivalence. Le feu, la fièvre et la forêt sont autant des obstacles que des atouts. Ambi a cette compréhension profonde de la complexité de toute chose, à la fois bonne et mauvaise, et son œuvre « Brûlures sur soga » que nous avons choisie comme couverture, encapsule, selon moi, toutes ces ambiguïtés.

La littérature, une passion ?
Je suis partie faire mes études en France en 2008. Après un parcours classique prépa lettres et Institut d’Etudes Politiques à Aix-en-Provence, j’ai travaillé cinq ans dans le capital investissement avant de me rendre compte que ce n’était pas pour moi. L’environnement très pressurisant et les idéaux productivistes m’ont poussée vers la sortie. Contrairement à beaucoup de personnes de ma génération, je ne pense pas que l’on résoudra tout par l’entrepreneuriat. J’ai donc fait une pause dans ma carrière, j’ai démissionné en 2019 pour me consacrer à des engagements associatifs, à l’écriture et à la création du podcast Basy Vavy avec ma meilleure amie Hoby Ramamonjy. J’ai publié 4 nouvelles dans les revues Kanyar, l’Ampoule, Lettres de Lémurie et Do Kre I S. En 2021, j’ai rendu mon appartement, je suis partie avec un sac à dos dans un village de 40 habitants au nord du lac de Côme où j’ai écrit mon roman.

Les projets ?
Pour le moment, je me consacre à la promotion de Feux, fièvres, forêts. Publié dans une maison d’édition indépendante, il requiert beaucoup d’efforts pour exister dans le paysage médiatique et culturel, noyé de nouveautés. Mais j’ai déjà en tête de nombreux projets de nouvelles, de romans et même de scénarios…

Marie Ranjanoro (à g.) et l'éditrice Marie-Clémence Andriamonta-Paes (à d.).Photo : Tiago Paes

Propos recueillis par Aina Zo Raberanto

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Février a ce petit talent sournois : il raccourcit le calendrier, mais allonge sensiblement les factures. On nous dit que c’est le mois de l’amour. Celui où les coeurs s’affolent, où les mots doux résonnent un peu plus fort… et où les caisses, elles aussi, font des étincelles. La Saint-Valentin, si on y regarde bien, c’est un c’est Cupidon avec un partenariat commercial bien négocié. Et quelle mise en scène ! Les vitrines rougissent à qui mieux mieux, les roses voient leur prix grimper en fonction de l’intensité du sentiment, les chocolats prennent des formes de coeur — parce qu’un foie ne ferait pas rêver. Sans oublier les menus « spécial couple » et les offres taillées sur mesure pour les âmes sensibles. Finalement, le 14 février, l’amour se résume souvent à des coffrets cadeaux, des bougies qui sentent bon et des tables réservées longtemps à l’avance. Romantique ? Sans doute. Improvisé ? Pas vraiment.Mais après tout, est-ce vraiment un problème ? Quand on aime, on ne compte pas, dit l’adage. Ou plutôt, on compte moins. Moins les zéros sur l’addition, moins les ficelles parfois grossières du marketing sentimental. L’important n’est pas le prix, mais l’intention — même si l’intention a parfois besoin d’un terminal de paiement. La Saint-Valentin n’a pas inventé le commerce, elle l’a simplement officialisé. Elle donne une belle excuse à ceux qui aiment aimer en grand, et une porte de sortie élégante à ceux qui avaient, une fois de plus, oublié la date. Elle rassure aussi : l’amour devient visible, mesurable, publiable. Sans preuve matérielle, serait-il suspect ? Alors on célèbre. Ou pas. On offre. Ou on écrit. On dîne aux chandelles ou on partage un mofo gasy au coin de la rue. Parce qu’au final, l’important n’est pas ce que l’on dépense, mais ce que l’on investit.
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