Florentine Razanajafy : Haut et fort
3 mars 2026 // Assos // 3354 vues // Nc : 194

Survivante de viol devenue militante féministe, Florentine Razanajafy est à l’origine du mouvement « Une montagne pour nos droits, une voix pour les femmes ». Elle lutte pour briser le silence autour des violences sexuelles et exiger l’application effective des textes protégeant les victimes à Madagascar. Pour faire entendre sa voix, elle gravit les sommets du monde, du Pic Boby au Piton des Neiges, jusqu’au Kilimandjaro.

Vous revenez du sommet du Kilimandjaro. Que représentait pour vous cette ascension ?
Atteindre le sommet du Kilimandjaro n’était pas un simple défi sportif. C’était un acte symbolique, presque un cri lancé dans le ciel africain. À 5 895 mètres d’altitude, l’air se raréfie, le souffle devient court, chaque pas demande un effort conscient. On pourrait croire que tout cela ne concerne que le corps. En réalité, c’est l’esprit qui travaille le plus. J’ai porté le drapeau malgache au sommet de l’Afrique pour rappeler que nos revendications méritent d’être vues et entendues au-delà de nos frontières. Après avoir gravi le Pic Boby, puis le Piton des Neiges, le Kilimandjaro s’est imposé comme une évidence : il fallait élever la voix encore plus haut. Ce geste n’était pas tourné vers la gloire personnelle. Il s’agissait d’adresser un message clair aux institutions malgaches : écoutez-nous, appliquez les textes existants, protégez réellement les victimes. La montagne, dans sa verticalité, oblige à regarder vers le haut. Moi, j’y ai vu une façon d’élever le débat. Et, disons-le simplement, de refuser que la question des violences sexuelles reste reléguée au pied des priorités nationales.

Vous semblez mener ce combat telle une affaire personnelle.
Je suis une femme malgache, une survivante, une sportive et aujourd’hui une militante. Mon engagement est né d’une blessure profonde. À l’âge de six ans, j’ai été victime de viol. Comme tant d’autres enfants à Madagascar, je me suis tue pendant près de trente ans. Le silence s’installe insidieusement : il devient une habitude, presque une seconde peau. À 37 ans, j’ai compris que cette violence ne diminuait pas. Elle continuait, elle se répétait, elle détruisait d’autres vies. Les chiffres sont accablants : chaque jour, plusieurs enfants sont victimes de viol dans notre pays, et dans une grande majorité des cas, il s’agit d’inceste. Selon les estimations de l’UNFPA, plus de 14 % des femmes ont subi au moins une forme de violence sexuelle au cours de leur vie. Ce constat m’a frappée comme une évidence brutale : me taire, c’était participer malgré moi à cette mécanique. Alors j’ai décidé de transformer mon histoire personnelle en combat collectif. Je ne voulais plus que la honte change de camp. Elle n’appartient pas aux victimes. Elle doit revenir à ceux qui commettent ces crimes, et à ceux qui ferment les yeux.

Pourquoi avoir choisi la montagne comme outil de revendication ?
Le sport a d’abord été pour moi une thérapie. Courir, grimper, m’entraîner : c’était une manière de reprendre possession de mon corps, de reconstruire une relation avec moi-même. Quand on a subi une violence sexuelle, le corps devient parfois un territoire étranger. Le sport m’a aidée à le réhabiter. Avec le temps, j’ai compris que cette pratique pouvait devenir un langage. Gravir une montagne, c’est affronter la peur, la douleur, l’épuisement. On avance pas à pas, parfois dans le brouillard, parfois avec l’envie d’abandonner. Le combat pour les droits des femmes ressemble étrangement à cela. La montagne est un symbole puissant. Elle représente l’obstacle, mais aussi la possibilité de le dépasser. En gravissant ces sommets, je veux montrer que les femmes possèdent une force immense, même lorsqu’on a tenté de les réduire au silence. Chaque ascension dit : nous sommes debout. Nous ne sommes pas brisées. Et nous n’attendrons pas qu’on nous autorise à exister.

Vous évoquez souvent le silence et le tabou autour du viol à Madagascar.
C’est vrai. En effet, le viol est encore trop souvent perçu comme une affaire privée. Dans de nombreux cas, surtout lorsqu’il s’agit d’inceste, on préfère « régler cela en famille ». On protège le nom, la réputation, l’apparence de respectabilité. Et la victime, elle, porte tout : la honte, la culpabilité, la peur. C’est une violence multiple : sociale, culturelle, parfois institutionnelle. Des milliers de plaintes sont enregistrées chaque année, mais très peu aboutissent à une condamnation effective. Le message implicite est terrible : parler ne sert à rien. Or, parler est un acte politique. Témoigner publiquement, c’est rompre le cercle de l’impunité. Le silence protège les agresseurs, jamais les victimes. Tant que la société considérera ces crimes comme des affaires domestiques, nous continuerons à produire des générations de femmes et d’enfants blessés. Et cela, je refuse de l’accepter.

Parlez-nous du mouvement « Une montagne pour nos droits, une voix pour les femmes ».
Ce mouvement est né d’un ras-le-bol collectif. Avec d’autres militantes engagées depuis des années, nous avons décidé d’unir nos voix. Nous ne partons pas de zéro : des textes existent, notamment un décret sur la prise en charge des victimes de viols et de violences. Mais sur le terrain, son application reste largement insuffisante. Nous dénonçons l’inaction, la lenteur des procédures, le manque de coordination. Les victimes continuent d’être abandonnées dans des parcours administratifs épuisants. Nous ne demandons pas des privilèges. Nous exigeons des droits déjà reconnus par la loi. Ce mouvement est aussi un appel à l’unité. Nous invitons les femmes et les hommes, les artistes, les sportifs, les intellectuels à se joindre à nous. Le combat contre le viol n’est pas une « affaire de femmes ». C’est une question de justice, de dignité nationale. Une société qui tolère l’impunité affaiblit ses propres fondations.

Propos recueillis par Solofo Ranaivo

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