Un artiste n'est rien du tout. Car en définitive, c'est simplement un individu qui est pleinement un individu. Qui, parce qu'il n'est rien d'autre que lui-même, ne peut se résumer à une fonction, ne peut être cantonné à une case. Sa seule spécialité, sa seule vocation étant de porter son nom et tout ce que cela implique. Ainsi, si pour tout homme la fonction précède le nom et l'invisibilise — M. le Directeur, M. le Secrétaire général, Colonel, Professeur —, l'on dira toujours d'un artiste : Dali, Matisse, ou Céline.

L'artiste n'est pas une exception. Il devrait plutôt être la règle. Tout homme étant condamné à être lui-même, avant que la société ne gomme ses traits, ne les réorganise, pour en faire un rôle en lui dessinant un masque : sa fonction. L'artiste nous montre le chemin, il fait office de phare dans la tempête des illusions, lui qui est tout bonnement un homme resté homme, lui qui est devenu plus homme encore, nu, en marchant sur le chemin menant vers lui-même, homme qui a embrassé le monde, en se généralisant à l'infini.
En cela, être artiste, écrire, peindre, ou que sais-je, est la plus grande révolution humaniste qui puisse être. C'est dire à la face du monde, artiste par l'entremise de mes œuvres et ma seule existence je suis un «moi», et vous tous, avant d'être autre chose, n'êtes que cela aussi : des « moi ». En cela, l'artiste est un rappel du primordial et du primaire. Et tout ce qu'il fait, son travail, sa production, n'est pas de l'ordre de l'esprit — ou si, mais pas de manière essentielle —, tout ce qu’il fait c'est avant tout de l'ordre de l'instinct. Instinct puisque l'artiste est cette évidence première du soi conscient d'être soi.

De cela découle que tout enfant que l'on laisserait pleinement devenir lui-même, en veillant à ce que rien ne brouille le chemin menant vers ce plein accomplissement, est artiste en puissance. Plus tard, il lui suffira de porter son nom et tout ce que cela implique, comme un flambeau devant la nuée, sans jamais se travestir. Cet enfant ne devient pas, il EST. L'unique embûche devant lui est sans aucun doute la société, ou plus précisément ce qu'elle a de vicieux. Si cette société était idéale, ce qu'elle n'est fondamentalement pas, si cette société était idéale comme le décrit Karl Marx : « [Une société] où chacun n'a pas une sphère d'activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, une société qui règle la production générale et donne ainsi la possibilité de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de s'occuper d'élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon l'envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique » — alors tous, nous serions des artistes.
Cependant, dans la conjoncture sociale actuelle, l'artiste est, de manière absurde, une exception. Il est, dans une société profondément dominée par la division excessive du travail, où la grande masse se résume à la fonction et à la spécialité portée par l'obsession des compétences, oui, il est un homme demeuré homme, un individu pleinement achevé. Voilà pourquoi l'Artiste fascine. Il est une relique vivante. Un totem qui nous rappelle ce que nous sommes au fond de nous. Voilà pourquoi il nous parle, à travers les âges. Voilà pourquoi il est éternel. Voix tapie au fond de l'horloge chantant ce que nous sommes tous fondamentalement : rien de plus, rien de moins que nous-mêmes, des hommes, des individus. Voilà pourquoi, si tout le monde est désormais remplaçable, simple employé, aussitôt parti, aussitôt échangé, l'artiste, lui et lui seul, est unique. Car jamais Dali ne trouvera de remplaçant, jamais Dostoïevski ne sera remplacé. De sorte que la condition de l'artiste, son essence, est déjà une leçon, une sagesse profonde qui dit : être homme suffit, mais encore faut-il le rester.
Les critiques d'Elie Ramanankavana
Poète / Curateur d'Art / Critique d'art et de littérature / Journaliste