Terre et ciel de Raharimanana, ou comment remonter les marches de l'oubli ?
28 juillet 2026 // Littérature // 2501 vues // Nc : 198

Liberté. Tel aurait pu être l'intitulé de Terre et Ciel, dernier roman de Raharimanana. Mais comment faire liberté quand la matière, le sujet, le cœur est un mythe, un patrimoine ? Car c'est bien d'Ibonia qu'il s'agit, le mythe du grand prince. Récit fondateur de toute une civilisation. Comment transformer cette matière enfouie dans cette cage du temps scellée par l'oubli ? Comment lui donner vie ? Comment donner l'œuvre à l'ici et à l'ailleurs sans trahir la mémoire ?

Remonter les marches de l'oubli
Pour se rendre compte de l'ampleur de ce roman et saisir son importance au-delà de la simple littérature, il faut rappeler ce qu'est le mythe d'Ibonia. Car ce mythe n'est pas un récit comme un autre. Il est sans doute le plus vieux récit jamais recueilli sur cette île. Sa diffusion dans de nombreuses régions de l'île laisse penser qu'il appartient à une couche très ancienne de l'imaginaire malgache. Il est le vestige d'un temps où il y avait sur la Grande Île un groupe de peuplement unifié avant que n’advienne son éclatement. Il constitue de cette manière l'un des vestiges les plus anciens de l'unité civilisationnelle malgache. Il dit comment le Malgache conçoit ce qui est : le temps, l'espace, l'écoulement et l'étendue.
Ce roman, c'est cela et bien plus. Car il en est l'incarnation. Sa structure découle de l'exigence même de l'invocation de cet espace-temps, par-delà l'oubli. Invoquer, non pas raconter. Jean-Luc Raharimanana l'a compris. Voilà pourquoi il fait du Antsa la matrice, lieu de gestation autant qu'instrument de l'avènement au monde d'un Ibonia nouveau.

Le Antsa est la première cellule de Terre et Ciel. Vingt-trois tantara naissent de leur assemblage et composent le roman. Antsa qui est un chant malgache particulier parce qu'il constitue un rituel de possession, de transe, où les esprits sont appelés, leur essence invoquée pour descendre à nouveau dans ce monde et délivrer leur message. Ils sont l'instrument du tromba, ce rituel que pratiquent les Malgaches pour convoquer les ancêtres et les esprits de la nature.
Voilà pourquoi les noms, les généalogies, se répètent à l'infini dans Terre et Ciel. Voilà pourquoi presque chaque partie du roman est répercutée ailleurs. Comme la naissance d'Ibonia. La naissance d'Impelasoamanoro. Et bien d'autres encore. Ce n'est pas un effet de style. C'est une nécessité pour que chaque personnage s'incarne, pour que l'histoire advienne. S'arrache de l'Antara, lieu où tout sombre après la fin, pour recommencer à se nouer. Renaître.
Ainsi, le mythe d'Ibonia, le florilège d'autres légendes et contes qui l'accompagnent, et toute la dimension physique et métaphysique qu'ils charrient, viennent au monde à nouveau dans Terre et Ciel, dans un rituel codifié par le Antsa. Mais pourquoi invoquer ? Pourquoi convoquer à nouveau cette histoire?

Écrire liberté
Parce qu'« écrire, c'est réécrire », Jean-Luc Raharimanana ne fait que son rôle d’écrivain. Car dans Terre et Ciel, il ne s'agit que de cela : réécrire. Accoucher à nouveau et non pas simplement reproduire. Mais au nom de quoi le fait-il ? Au nom de la liberté. Celle de la femme d'abord. Car si Impelasoamanoro était conquête, objet et silence, elle devient dans Terre et Ciel une voix, un acte, celui de se soustraire à la tyrannie des hommes dans le patriarcat mortel d'une société où elle n'est qu'instrument. Alors qu'Ibonia a défait Terre et Ciel pour la retrouver et la conquérir, au lieu de s'abandonner dans ses bras, elle dit : « Ce n'est pas pour moi. […] Certains lieux, nommés, nous sont, femmes, à jamais interdits, scellés à jamais de leurs désirs (ceux des hommes) : cime, piton, zénith, ciel. Nous n'y sommes que des vierges qui n'engendreront jamais, que des sexes qu'ils défloreront à l'infini, que des corolles éternelles où ne butineront nuls autres rivaux, que ne parcourront nuls autres insectes rêvant de créer d'autres espèces, d'autres possibles de nous, d'autres vraisemblances, d'autres multiples. Passe ton chemin Grandbonia. »

Mais cette liberté nouvelle, difficilement pensable hier dans la société malgache comme ailleurs, n'est pas que pour la femme. Elle est pour tous. Quand Impelasoa dit : « Il n'y a plus de pays, Grandbonia, il n'y aura jamais de pays, le pays est une illusion, nous sommes tant de possibles qu'il est vain de nous enfermer dans des vallées et des frontières. », elle nous affranchit, tous autant que nous sommes, où que l'on soit, de la notion de frontière, cette ligne imaginaire dont les hommes ont fait tant de cimetières. Cette liberté est peut-être le plus grand don que l'on puisse faire. À Ibonia d'abord, mais à nous surtout. À la terre entière. Encore faudra-t-il la prendre.

Les critiques d'Elie Ramanankavana

Poète / Curateur d'Art / Critique d'art et de littérature / Journaliste

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