Langue de feu (afon-dolo)
27 novembre 2025 // Mistery // 3446 vues // Nc : 190

J’avais dix ans quand mon père fut affecté à Mahajanga. Toute la famille déménagea avec lui. Mon père conduisait la voiture, ma mère assise à l’avant, et nous cinq, leurs enfants, serrés à l’arrière : les deux grands aînés frère et soeur, les deux petits, frère et soeur, et moi entre eux.

Mon père ne se séparait jamais de son bâton d’Ambiaty ni de son Mpanjakabe’ny tany, symbole de puissance et de protection, lorsqu’il devait voyager loin.
Sur la route, tout se passa bien jusqu’à ce que la voiture s’immobilise brusquement au sommet de Manerinerina. Impossible de savoir ce qui s’était passé. Mon père descendit pour tenter une réparation, mais la nuit approchait et la voiture refusait de redémarrer. Résignés, nous dûmes nous arrêter là.
Le vent soufflait fort, glacial. Ma mère, prévoyante, avait préparé le repas et des couvertures chaudes. Nous avons mangé à la hâte, puis elle nous fit enfiler nos vêtements les plus épais avant de dire d’une voix ferme :
— Personne ne sortira de la voiture après le coucher du soleil.
La nuit tomba. La seule lumière venait d’une lampe de poche dont la lueur vacillait faiblement. Il fallait économiser les piles : la nuit ne faisait que commencer.

Mes deux petits frères s’endormirent aussitôt après avoir mangé. Mes parents et nous trois, les aînés, restions éveillés, mal à l’aise, coincés à l’arrière.
Vers dix heures du soir, soudain, au loin, apparurent des lumières étranges.
Des langues de feu, nombreuses, alignées, semblant flotter dans les airs, s’approchaient lentement de notre voiture.
Intrigués, nous avons demandé :
— Papa, qu’est-ce que c’est ?
Il répondit aussitôt, d’une voix grave :
— Ne dites rien. Ne bougez pas. Fermez les yeux.
Mais moi, trop curieux, je fis semblant d’obéir. J’entrebâillai les paupières pour regarder.
Les flammes passèrent près de la voiture. Un souffle glacial, mordant, nous frappa la peau. Mes petits frères, endormis, se mirent à pleurer dans leur sommeil. Mes parents restaient immobiles, silencieux, sans tenter de les calmer.
J’étais le seul à avoir osé regarder. Et ce que je vis me glaça le sang.
Autour de la voiture, des silhouettes sombres, indistinctes, nombreuses, semblaient nous encercler. Des formes d’ombre, ni tout à fait humaines, ni totalement invisibles.
Pris de panique, je refermai les yeux. Le noir m’envahit et je perdis connaissance.
Quand j’ouvris les yeux, il faisait jour.
Toute la famille s’éveillait en même temps, comme après un long rêve. Mon père ralluma le moteur — il démarra immédiatement. Nous avons repris la route, silencieux, mais mon esprit restait ailleurs.
Mon père, soulagé, remercia notre obéissance.
— Vous avez bien fait de fermer les yeux, dit-il. Grâce à cela, ils ne nous ont pas touchés.
Je n’osai pas avouer que j’avais regardé.
Nous arrivons sains et saufs à destination. Épuisés, mais reconnaissants. Le soir venu, nous avons prié ensemble et remercié Dieu pour sa protection.
Cette nuit-là, mes deux frère et soeur aînés et moi partagions la même chambre. Les petits dormaient avec mes parents. Ma mère entra pour éteindre la lampe, vérifia que tout allait bien, puis referma la porte. L’obscurité fut totale.
Je n’arrivais pas à dormir. Un froid étrange me parcourait, comme si mon corps était recouvert de glace, tandis que mon frère à côté dormait profondément, sans couverture.
Je restais les yeux ouverts, incertain si je rêvais ou non… et soudain, je le vis.
L’être. Le même que la veille. Il se tenait là, debout, au pied de mon lit. Je tremblais, incapable de crier, puis parvins à secouer mon frère.
— Tu le vois, toi ?!
— De quoi tu parles ? grommela-t-il sans ouvrir les yeux. Laisse-nous dormir, on est épuisés.
Mais la silhouette avançait. Je tremblais de plus belle et criais de plus en plus fort. Mes parents accoururent, alertés.
— Qu’y a-t-il ?! demanda mon père.
Alors, entre sanglots et frissons, je racontai tout : ma désobéissance, les ombres autour de la voiture, et cette apparition dans la chambre. Mon père pâlit. Ma mère alluma aussitôt du caoutchouc et des mèches de cheveux, laissant la fumée se répandre pour chasser le mal. La lampe resta allumée jusqu’à l’aube. Aucun de nous ne dormit.
Au petit matin, mon père sortit.
Il revint quelques heures plus tard, accompagné d’un vieil homme aux traits graves.
— Voici mon fils, dit-il en me désignant.
Le vieillard s’approcha, posa une main sur ma tête et prononça des paroles que je ne comprenais pas. Il prit ensuite une feuille d’arbre et en effleura tout mon corps. Cela ne faisait pas mal, seulement des chatouilles étranges.
Puis il sortit de son sac un drap blanc et une natte, qu’il étala au milieu de la pièce.
Et là — nous étions figés — un énorme serpent sortit de sous notre lit, se glissant jusqu’au drap. Le vieil homme prit la natte où le serpent s’était posé et la fit passer sept fois au-dessus de ma tête. Je fus si effrayé que j’en perdis tout contrôle.
Il murmura encore des incantations, puis enferma la bête dans un sac et sortit.
Mon père le suivit dehors. Nous étions tétanisés.
À midi, mon père revint, tenant de l’eau et des feuilles qu’il répandit et brûla dans toute la maison. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais osé désobéir à la parole d’un ancien.
Le vieil homme laissa le serpent dans notre cour.
— Il vous protègera, dit-il.
Au début, nous avions peur. Puis, peu à peu, nous nous y sommes habitués. Le serpent resta trois ans avec nous puis un jour, il disparut. Entre-temps, mon père fut muté à Mahajamba, là encore, nous avons été témoins de phénomènes que nul esprit rationnel ne pourrait expliquer.
Mon message est que quand un ancien te parle, écoute-le. Tu ne connais pas les mystères de la terre, ni les esprits qui la gardent. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais revu cette chose. Elle ne nous a plus jamais troublés.

#MKN

Laisser un commentaire
no comment
no comment - Festival international de théâtre d’improvisation de Madagascar : Mois d’improvisation

Lire

27 février 2026

Festival international de théâtre d’improvisation de Madagascar : Mois d’improvisation

Le mois du théâtre se célèbre, cette année, par une improvisation. La Ligue d'improvisation théâtrale Gasy (LIG) et la Compagnie Miangaly Théâtre lanc...

Edito
no comment - Prêt à offrir

Lire le magazine

Prêt à offrir

Février a ce petit talent sournois : il raccourcit le calendrier, mais allonge sensiblement les factures. On nous dit que c’est le mois de l’amour. Celui où les coeurs s’affolent, où les mots doux résonnent un peu plus fort… et où les caisses, elles aussi, font des étincelles. La Saint-Valentin, si on y regarde bien, c’est un c’est Cupidon avec un partenariat commercial bien négocié. Et quelle mise en scène ! Les vitrines rougissent à qui mieux mieux, les roses voient leur prix grimper en fonction de l’intensité du sentiment, les chocolats prennent des formes de coeur — parce qu’un foie ne ferait pas rêver. Sans oublier les menus « spécial couple » et les offres taillées sur mesure pour les âmes sensibles. Finalement, le 14 février, l’amour se résume souvent à des coffrets cadeaux, des bougies qui sentent bon et des tables réservées longtemps à l’avance. Romantique ? Sans doute. Improvisé ? Pas vraiment.Mais après tout, est-ce vraiment un problème ? Quand on aime, on ne compte pas, dit l’adage. Ou plutôt, on compte moins. Moins les zéros sur l’addition, moins les ficelles parfois grossières du marketing sentimental. L’important n’est pas le prix, mais l’intention — même si l’intention a parfois besoin d’un terminal de paiement. La Saint-Valentin n’a pas inventé le commerce, elle l’a simplement officialisé. Elle donne une belle excuse à ceux qui aiment aimer en grand, et une porte de sortie élégante à ceux qui avaient, une fois de plus, oublié la date. Elle rassure aussi : l’amour devient visible, mesurable, publiable. Sans preuve matérielle, serait-il suspect ? Alors on célèbre. Ou pas. On offre. Ou on écrit. On dîne aux chandelles ou on partage un mofo gasy au coin de la rue. Parce qu’au final, l’important n’est pas ce que l’on dépense, mais ce que l’on investit.
Et là, désolé pour les commerçants, aucune carte bancaire ne fait l’affaire.

No comment Tv

Interview - ILLICIT SOUL - Février 2026 - NC 193

Découvrez ILLICIT SOUL, groupe de musique, dans le no comment® NC 193 - février 2026.
Depuis 2024, Meji, Fat Killah, HMan, trois producteurs de musique, font tourner Illicit Soul comme on ferait tourner un vinyle rare. Un crew avec le flair pour dénicher les talents malgaches, une idée forte, presque clandestine, et un concept sans équivalent. Un goût de Rhum Vanille, corsé mais maîtrisé.

Focus

"Taom-baovao" de l'IFM

"Taom-baovao" de l'IFM, le samedi 24 janvier

no comment - "Taom-baovao" de l'IFM

Voir