Laëtitia Chan : « Faire du vin à Madagascar est atypique »
6 mai 2023 - ÉcoNo Comment   //   1433 Views   //   N°: 160

Le vin malgache est souvent jugé à cause de sa qualité qui n’est pas toujours au goût de tout le monde. Mais comme le précise Laëtitia Chan, directrice commerciale de Chan Foui & Fils, ce n’est pas une question de savoir-faire. La viticulture malgache est face à des défis climatiques mais aussi à un positionnement géographique peu favorable. Il faut également réussir à implanter les cépages appropriés à notre terroir.

La culture de la vigne à Madagascar, une histoire de besoin ?
Madagascar étant une ancienne colonie française, il y avait des Européens, mais aussi une grande congrégation d’ecclésiastes, notamment des catholiques. Ils avaient besoin de consommer du vin de table, mais également du vin de messe. C’est de cette façon que la viticulture a été introduite ici. Mais son essor date des années 70 avec la coopération suisse qui a décidé d’enseigner la production de vins aux paysans de la région Haute-Matsiatra, là se trouvaient essentiellement les vignobles des Pères. Ce qu’on appelait, à l’époque, une culture de rente pour ramener un revenu supplémentaire. Les paysans plantaient la vigne et récoltaient les raisins à destination de la cave Lazan’i Betsileo, créée par la coopération suisse.

Pour vous, c’est plutôt une histoire de famille ?
Oui, c’est également à cette période-là que mon grand-père, Chan Foui, décide de se lancer dans la vigne. Il avait déjà réfléchi à ce projet dans les années 60, mais la concrétisation du vignoble s’est faite dans les années 70. Il a choisi la région d’Ambalavao. Bien sûr, à l’époque, c’était la brousse, il a fallu défricher, ouvrir les routes… Notre première cuvée sort vers la fin des années 70 appelée Côteaux d’Ambalavao, une gamme historique qui existe toujours. Mon grand-père a travaillé avec ses fils, tout d’abord, un oncle qui est par la suite parti pour faire du vin à Antsirabe et ensuite, avec mon père. Au fur et à mesure, mes autres oncles sont revenus à Madagascar pour travailler tous ensemble, c’est donc devenu une entreprise familiale.

Presque 60 ans après, comment se porte cette filière ?
Dans les années 80, il y avait une cinquantaine de vignobles et actuellement, il n’y en a plus qu’une dizaine. Beaucoup de grandes exploitations familiales ont disparues par manque de relève. Par contre, maintenant, il y a de plus en plus de petits exploitants certes artisanaux qu’on remarque dans les foires avec de nouveaux produits. Pour notre part, nous produisons environ 300 000 bouteilles annuelles avec trois gammes de vin. La première qui est composée des vins secs, c’est-à-dire pas sucrés comme le Côte de Fianar et la deuxième, les vins apéritifs comme le Maroparasy. Ce sont des vins doux issus de vendanges tardives, c’est-à-dire qu’on essaye de retarder au maximum la récolte des raisins pour obtenir plus de sucre.

Avec ce raisin très sucré, on va enclencher le processus de vinification normal sans aller jusqu’au bout. On ne va pas transformer la totalité du sucre en alcool, on va l’arrêter pour garder le côté doux. On a un blanc et un rouge qui sont macérés avec des fruits ou des épices locales. Ensuite, la gamme Aperao, moins sucrée que le Maroparasy, macérée avec des fruits qui poussent sur nos terres.

Le marché du vin à Madagascar existe…
Oui, mais malheureusement dans les supermarchés, une grande partie des rayons est destinée aux vins importés et une toute petite partie pour les vins locaux. C’est dû au fait qu’il n’y pas énormément de producteurs et les productions sont limitées. Néanmoins, les Malgaches aiment le vin. Sur la dizaine de producteurs qui existent, ce sont les seuls pour qui la filière est professionnelle avec des méthodes de vinification, les techniques semi-industrielles, le contrôle de la qualité, la sûreté du produit et qui respectent les règles d’hygiène applicables à Madagascar. On voit beaucoup de producteurs dans les salons, malheureusement, c’est souvent de la production informelle. Par exemple, sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens vendent et produisent du vin.

Une production informelle au détriment de la santé publique ?
Le souci, c’est de savoir si ces vins répondent aux normes sanitaires et dans quelles mesures les consommateurs sont protégés. Pour notre part, la qualité microbiologique de nos vins est contrôlée tous les ans. À chaque vendange, chaque lot est soumis à des analyses auprès des laboratoires de fraudes de l’État malgache et nous sommes soumis à une demande d’autorisation de commercialisation de nos produits. Les producteurs informels font-ils toutes ces démarches ? Et c’est le consommateur qui risque d’en faire les frais, car si vous avez une bactérie qui est nocive et qu’elle se développe, il y a un danger pour la santé. Il faut faire comprendre au consommateur, notamment malgache, que le vin, ce n’est pas de la chimie. On retrouve parfois des produits à base d’éthanol, de colorants, des arômes et qu’on retrouve sous l’appellation de « vin. »

On ne peut pas comparer le vin malgache aux vins européens et à ceux dits « du sud ».

Un manque de législation qui mène à la fraude ?
Malheureusement, à Madagascar, il n’y a pas de législation de la filière du vin. Il y a eu un projet de loi qui avait été présenté en 1995, mais qui n’a pas été adopté. Donc, les producteurs légaux ne sont pas protégés. Cette loi stipulait que le vin est uniquement issu du raisin. Or, maintenant, on retrouve des « vins » à base d’orange ou de prune. Également, que le vin doit être titré minimum à 8.5 degrés alors qu’on retrouve des vins à 6 degrés. Pour notre part, toutes nos marques sont déposées, nous faisons beaucoup de communication notamment sur la fraude parce que notre gamme Maroparasy, par exemple, fait régulièrement l’objet de plagiat. Il y avait aussi un syndicat des viticulteurs, mais depuis quelques années, il est inactif. De notre côté, nous essayons de discuter entre vignerons.

Malgré tout, faire du vin à Madagascar est atypique ?
Je dirais que faire du vin ici est respectable. Nous sommes face à de grandes contraintes techniques, car la particularité du vignoble malgache, en tout cas pour le cas d’Ambalavao, c’est que nous sommes situés à une latitude tropicale. On compare souvent à tort le vin malgache avec celui de l’Afrique du Sud, de l’Australie et du Chili. Pour Le Cap par exemple, en termes de latitude, il est beaucoup plus au sud avec des conditions naturellement plus favorables pour la culture de la vigne. Ce qui permet aux cépages nobles, qui donnent effectivement les meilleurs vins, de prospérer dans les vignobles dans le sud, c’est entre autres choses la différence thermique ; les fortes chaleurs l’été et les températures basses en hiver permettent le repos végétatif de la plante, essentiel à son cycle et à son développement. Mais ce n’est pas le cas à Madagascar. Nous sommes contraints d’utiliser des cépages qui peuvent se passer de ce repos végétatif, plus résistant, car le sol est acide et la pluie se fait rare. C’est vrai que le vin rouge malgache est acide mais se baser sur les critères œnologiques sans pendre en compte les caractéristiques du terroir est fallacieux, en d’autres termes, on ne peut pas comparer le vin malgache aux vins européens et à ceux dits « du sud. »

Ce n’est donc pas une question de savoir-faire ?
En effet, ce n’est pas une question de savoir-faire, le processus de vinification est maîtrisé, c’est plutôt une question de terroir et de cépages. Les gens ne se rendent pas compte de tout le travail nécessaire à la production d’une cuvée. Des solutions existent potentiellement. En théorie, on pourrait cultiver des cépages qui donneraient des raisins dont les propriétés seraient conformes aux standards internationaux, mais cela nécessite des capacités importantes de R&D. Par exemple, dans la région de Sydney et sa grande vallée du vin, c’est après environ 40 ans de recherche que les cépages adaptés à leur terroir ont été identifiés.

Pour pallier ce problème, quelles sont les solutions que vous avez adoptées ?
Nous faisons des recherches et des essais en interne. Le problème dans la viticulture, c’est qu’un pied de vigne met 5 ans à donner des raisins et à être exploitable et ensuite sa durée d’exploitation est de 50 ans. Nous sommes donc sur une échelle de temps particulière. Par exemple, les essais d’implantation ont montrés que les cépages européens vont donner des raisins la première année avant de dégénérer et de mourir. De plus, ils sont très sujets aux maladies. Une des erreurs que les gens peuvent faire, c’est d’essayer de copier ce qui se passe ailleurs or, à Madagascar, nous sommes vraiment soumis à des conditions complètement incomparables.

Justement, quels sont les cépages que vous utilisez ?
Actuellement, nous travaillons sur des cépages hybrides comme le Couderc 13 pour le blanc, le Petit Bouschet et le Seyve Villard pour le rouge. Le cépage hybride est issu d’un croisement de vignes américaines et européennes, il présente l’avantage d’être résistant au parasite appelé la phylloxera qui a détruit les vignobles européens en 1865. Il est très rustique, résistant, adapté à l’acidité des sols malgaches, à la sécheresse, mais il possède des propriétés organoleptiques de moins bonnes qualités que les cépages nobles. Les vins issus des cépages hybrides donnent des vins essentiellement jeunes, qui ne sont pas destinés à la garde, mais à consommer généralement dans les 3 à 5 ans. Le vin rouge est assez acide, le blanc est correct et le jus de raisin est excellent. Mais tous ces produits de  Madagascar sont au goût du consommateur malgache.

A Madagascar, il n’y a pas de législation de la filière du vin

La culture de la vigne à  Madagascar fait également face au changement climatique ?
En Europe, le cycle de la vigne est différent de celui de Madagascar. Là-bas, les vendanges se font en octobre et septembre et ici, c’est en fin janvier et février et peut s’étirer vers le mois de mars notamment pour la région d’Antsirabe. Un des inconvénients de cette période de vendange, c’est la période des pluies. Qui dit pluie, dit des baies gorgées d’eau néfaste pour la teneur en sucre. Même si nous sommes sous les tropiques, il y a un manque d’ensoleillement. Les journées sont courtes, deux voire trois heures de moins par rapport au Cap ou à Sydney. Cela va jouer dans la concentration de sucre dans les baies. Le taux de sucre, c’est ce qui va conditionner le degré alcoolique de la bouteille. Autre chose également, la période cyclonique est un risque. Si on vendange, une semaine trop tard, peut-être qu’on aura de la grêle, beaucoup de pluie…

Tout cela joue sur la qualité du vin…
En fonction de la date de récolte, le raisin peut ne pas être suffisamment mature. Ce qui fait qu’il va présenter un peu d’amertume, et encore un peu d’acidité. D’autres contraintes qui nécessitent aussi de récolter un peu avant, dans le cas de presque tous les paysans, c’est le vol. Nous achetons une partie des raisins à ces paysans, et malgré les conseils techniques, on n’arrive jamais à leur faire cueillir les raisins au bon moment. Les quelques jours ou quelques semaines qui manquent à pousser sur le pied entrent en jeu. Une fois qu’on a fait les vendanges, les raisins sont rapatriés sur les caves à Ambalavao à quelques kilomètres et ils sont tout de suite pressés et vont directement dans les cuves de fermentation et suivent  encore différentes étapes. Ici, les bouteilles de vin sont consignées et recyclées, car Madagascar ne produit pas de verre. Nos bouteilles viennent de l’étranger et c’est impossible d’embouteiller uniquement dans des bouteilles neuves au risque d’augmenter les prix.

© Photo : Pierrot Men

La culture de la vigne, créatrice d’emplois ?  
À l’année, nous produisons sur 60ha. Même si le domaine est beaucoup plus vaste, nous faisons des remplacements de vignes et ouverture de nouvelles parcelles sachant que la vigne ne donne que 3 à 5 ans après sa plantation. Nous achetons aussi auprès des paysans, qui ont de petites parcelles, pour permettre une certaine stabilité économique au niveau de la région. Nous négocions très peu, les prix au kilo. Mais il faut le dire, le vignoble malgache a réduit tout simplement à cause de la disparition de certaines entreprises et l’abandon de certains paysans. Comme c’est une culture qui est longue, une fois par an, ce n’était plus rentable pour certains paysans qui sont passés à la culture d’arachides ou de haricots. Certains paysans ont aussi les mêmes vignes qui n’ont pas été renouvelées depuis 1970. Ils n’ont pas cette volonté de renouvellement, car leurs enfants ne veulent pas forcément reprendre la culture de la vigne et préfèrent trouver du travail en ville. Sinon, nous avons des employés permanents de 80 à 100 familles. En période de vendange, on peut atteindre 400 personnes. 

L’avenir de la viticulture à Madagascar ?
En ce qui me concerne, mon souhait est que l’entreprise continue d’exister. Pour ce qui est de la viticulture à Madagascar en général, je reste optimiste car faire du vin à Madagascar est très atypique, les malgaches aiment le vin donc il y a un réel marché. Mais il y a des défis à relever notamment faire face au réchauffement climatique, à la sècheresse, à l’instabilité de l’ariary qui a des impacts sur l’achat de tous les intrants qui viennent de l’étranger sauf le raisin et l’amélioration du vin malgache.

Propos recueillis par #AinaZoRaberanto

Contact : Laëtitia Chan : chan.laetitia@gmail.com

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