Madagascar s'empare du manga. Pas pour en faire une copie, mais pour en faire autre chose — quelque chose de plus proche, de plus enraciné. Un jeune artiste originaire de Toliara a décidé de raconter les angano malagasy dans les codes graphiques de Tezuka et Toriyama. L'île au bout du monde entre dans la case, le trait et le dialogue.


Publié chez Hay Tsingory, Arira Arira existe déjà en deux épisodes de 38 pages chacun — format poche, 14,8 x 21 cm, noir et blanc, vendu autour de 9 500 ariary en librairie. Une pagination serrée, comme il se doit pour un shōnen qui se respecte. L'histoire suit Fitahina, adolescente héritière des Enfants de la Lune, tiraillée entre un monde traditionnel et un monde moderne séparés par une porte interdimensionnelle. Une entité maléfique plane sur les deux réalités. Mais le vrai combat, ici, est intérieur autant qu'extérieur — tension dramatique garantie, révélations en suspens, et ce petit goût de la suite au prochain épisode soigneusement cultivé. Singularité assumée : les pouvoirs s'activent par la parole. Les mots ont un poids réel, et ça n'est pas un hasard. Tout le manga est rédigé en malgache — une façon de poser le décor dès la première planche.
Cloud Blue, Rafidinjanahary Claude Bienvenu dans l’état-civil, a grandi avec les angano. Ces contes transmis à voix basse, le soir, autour d'un feu ou dans un coin de cuisine, il les a absorbés sans trop savoir encore qu'il allait les redesssiner. Son pari était de les faire exister dans un format contemporain, sans les dénaturer. « Si on ne le fait pas, on disparaît un peu dans nos propres récits », dit-il avec le sérieux de quelqu'un qui a vraiment réfléchi à la chose. L'éditeur Hay Tsingory partage cette même boussole, qu’est de mettre en valeur la langue malagasy à travers des œuvres modernes. Arira Arira sera d'ailleurs disponible lors des prochains festivals de culture japonaise à Antananarivo — ce qui, avouons-le, n'est pas sans ironie délicieuse : du manga malgache présenté dans des festivals nippons.
Rafidinjanahary Claude Bienvenu est né en 2003, à Toliara. Il dessine depuis l'enfance — sur les cahiers d'école, en marge des cours, dans ce silence un peu à part que connaissent bien les gamins qui vivent dans leur tête. La découverte du manga au collège change la donne : il comprend qu'un dessin peut avoir une grammaire, une tension, une respiration. Le confinement accélère tout — défis en ligne, victoires, premières collaborations.
À Antananarivo, il s'essaie au slam et à l'art oratoire. « Le dessin ne suffisait plus, j'avais besoin de voix aussi », résume-t-il. Cloud Blue, son pseudo, désigne un nuage mental, un espace de création sans pression. Illustrateur et scénariste à la fois, il avance l'image et l'histoire en parallèle — parce que chez lui, les deux ne font qu'un seul geste.
Lucas Rahajaniaina
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Photos : Andry Randrianarisoa