Luis Herald Rasolondrainy « Cette culture est très forte et a de la valeur »
10 avril 2024 // Grande Interview // 113 vues // Nc : 171

Après 50 ans d’existence, le hip-hop continue à s’engager pour la justice sociale : le concours BRIDGES a abordé l’expérience des migrants cette année. En tant que directeur de Hip Hop Works Madagascar, Luis Herald Rasolondrainy s’est chargé de l’appel à candidature pour Madagascar et l’Afrique francophone. Engagé dans la culture et la vie communautaire, il est aussi consultant international en music business, ambassadeur volontaire du Five Points Youth Foundation Inc. à Los Angeles, et fondateur du LVXX Consultancy.

Le BRIDGES Hip-Hop Contest concernait l'expérience des migrants, pourquoi ce thème ?
Le concours de hip-hop BRIDGES faisait partie d'un projet plus vaste intitulé « BRIDGES : Assessing the production and impact of migration narratives ». Financé par le framework de recherche et d'innovation H2020 de l'Union Européenne, il a été mis en œuvre par un consortium de 12 institutions de toute l'Europe.

Le projet vise à comprendre les causes et les conséquences des récits migratoires dans un contexte de politisation et de polarisation croissantes en se concentrant sur six pays européens : la France, l’Allemagne, la Hongrie, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni. Pour ce faire, Bridges a adopté une approche interdisciplinaire en mettant en place un consortium diversifié formé d'universités, de groupes de réflexion et de centres de recherche, d'associations culturelles et d'organisations de la société civile. En collaboration avec la Fundación Contorno Urbano et l'organisation à but non lucratif Hip Hop Works, le BRIDGES Hip Hop Contest : Challenging Migration Narratives a été organisé dans le but de réfléchir et de contribuer à la transformation des récits dominants et d'exclusion sur la migration par le biais de la culture hip hop. Le concours faisait partie des efforts de coproduction de BRIDGES ayant pour objectif de servir de plateforme de dialogue entre les experts, les artistes et la communauté des migrants. En tant que directeur de l'organisation Hip Hop Works Madagascar, j'ai travaillé à la promotion de l'appel de candidature à Madagascar et aux pays francophones de l’Afrique en général.

Comment les gagnants et le hip-hop parlent de la migration ?
Le jury était composé de professionnels et d'experts du rap, du muralisme, de l'art urbain et de la migration. Fly so High et Teo ont été sélectionnés en raison de leur travail artistique, mais aussi parce que les récits de migration sont un sujet notable dans leur travail. Le jury a sélectionné des artistes ayant une expérience marquante en matière de migration, car la résidence avec la communauté était très importante dans le processus de création. Les fruits de leur créativité ont été présentés à Bruxelles, en Belgique, lors de la conférence BRIDGES : Assessing the production and impact of migration narratives, en février 2024. La migration a toujours été un sujet important, surtout lorsqu'il s'agit de rap ou de muralisme, les artistes parlent de leurs propres histoires et expériences de vie. La migration a fait, fait et fera toujours partie des expériences des êtres humains, elle fait partie de nos récits ou storytelling.

Et pour aborder d’autres problématiques ?
Le hip-hop et ses différentes disciplines artistiques (break dance, rap, graffiti, etc.) favorisent une culture qui s'engage en faveur de la justice sociale en promouvant des valeurs universelles telles que la paix, l'amour et l'unité. Cela est reconnu non seulement par ceux qui partagent cette culture, mais aussi par des institutions mondiales telles que les Nations Unies, qui ont approuvé la déclaration de paix du hip-hop en 2001. Mais lorsque nous parlons de thèmes prédominants, si l'on remarque bien, l'écriture des rappeurs évolue lentement vers la spiritualité. Il peut s'agir de la religion, de la foi, de Dieu, de l'espace en dehors notre planète, ou de la culture et des coutumes traditionnelles. Même la façon de danser et les clips vidéo de hip-hop s'inscrivent dans cette tendance. Ce n'est pas nouveau, car dans les années 80 et 90, de nombreux rappeurs ont été influencés par Malcolm X, la Nation de l'Islam et même certains rastafariens. Il est donc normal que le hip-hop revienne sur ce sujet, car il est similaire aux questions sociales de l'époque que nous vivons aujourd'hui et la plupart des rappeurs ressentent l'importance de la spiritualité.

Et pour le contexte malgache en particulier ?
Si je compare le contexte particulier de Madagascar sur la scène internationale, on peut dire que cette tendance des thèmes spirituels dans le Hip Hop est la façon dont nous pouvons partager notre style sur la scène internationale. En effet, nous avons beaucoup de traditions liées à l'aspect spirituel. Il est donc possible de le faire ressortir à travers le Hip Hop que ce soit dans les paroles, dans les vidéos, dans la danse ou dans la création musicale. Il n'est pas nécessaire d’y associer de la musique traditionnelle ; c'est l’esprit avec lequel nous écrivons, nous créons notre musique ou nous publions nos vidéos qui suffit à faire connaître notre style au monde, ce que nous faisons pour que les gens s'intéressent à nous et recherchent notre identité. C'est également un outil qui permettra à l'artiste de se démarquer sur le marché international de la musique.

Justement, que peut apporter ce genre d’initiatives pour Madagascar ?
Même chose que ce que j'ai dit plus haut. L'existence de concours et de résidences artistiques comme celui-ci nous permet de nous exprimer sur la scène internationale afin que notre voix puisse être entendue, que l'on sache la réalité que nous vivons dans notre pays, et que l'existence de notre style et de notre musique soit connue. L’organisation de concours comme celui-ci est donc fondamentale pour les artistes, car nous sommes une Île qui s'est refermée sur elle-même et qui s'est contentée du marché intérieur. La chose la plus importante à propos de ces initiatives est le réseau entre les artistes, les promoteurs, les producteurs et les acteurs du Hip Hop dans de nombreux pays afin de savoir ce qui se passe pour nous les Malgaches en termes de migration. Cela peut favoriser le développement de nos artistes par le moyen d’échanges culturels. Rejoindre nos voix avec les autres pays du monde faisant face aux mêmes situations d'injustices sociales que nous aiderait à vaincre ces difficultés, et ce par le biais d'une plate-forme comme celle-ci.

BRIDGES Final Conference en Belgique.
Photo Hip Hop Works Madagascar
Hip Hop 50 Jam à Majunga, le 19 Août 2023.

Et pour les 50 ans du hip-hop au pays ?
Nous continuons à célébrer le 50ème anniversaire du Hip hop jusqu'en août 2024. Nous sommes reconnaissants envers tous nos partenaires à savoir Baobab crew, Strawberry House, LVXX Consultancy, l’Alliance Française de Majunga, la Direction Régionale de la culture du Boeny, Hip Hop 4 Peace Los Angeles USA, l’UNESCO US Federation... Grâce à cette collaboration, nous avons pu commencer cette célébration qui s'est tenue à Majunga l'année dernière comme dans tous les autres pays dans le monde. J'encourage tout un chacun dans le monde du Hip hop à Madagascar à saisir l’opportunité de se démarquer et de se mettre en avant sur le marché international pour les 50 prochaines années. De fait, depuis plus de 30 ans, les opus des artistes sont restés à Madagascar. Il y a beaucoup de Malgaches qui ont du talent, surtout la jeune génération, donc le hip-hop malgache doit briller et être vu par le monde entier. "Nous devons exporter le rap ...", a déclaré le groupe Da Hopp. Tout cela, mais le hip hop a besoin d'un business et d’un entrepreneuriat. Personne en dehors du hip hop ne sentira la valeur de cette culture sauf nous à l'intérieur. Nous devons donc investir en nous-mêmes.

Comment le hip-hop va évoluer selon vous ?
Il s'agit indéniablement d'une culture forte qui continuera à se développer et à maintenir sa force actuelle. La présence du Breaking aux Jeux Olympiques de 2024 à Paris est une surprise pour les non-initiés au hip-hop, mais elle était attendue. Il en va de même pour le fait que le hip-hop soit le genre de musique le plus écouté sur Spotify. L'ouverture du The Hip Hop Museum à New York en 2025 reflète dans la même mesure l'évolution du hip-hop, car l'existence d'un musée signifie que la culture a une histoire et qu'elle est toujours vivante. Big shout out à toute l'équipe de THHM. Cette progression ne s'arrêtera pas, car c'est ce qu'est le hip-hop : il vit, évolue et apporte des choses nouvelles et positives. La meilleure chose à faire pour tous ceux qui veulent vraiment suivre les progrès de cette culture est de se lancer dans l'entrepreneuriat dans le domaine du hip-hop.

Est-ce que les lignes bougent déjà ?
Ce qui me rend heureux, c'est de voir les progrès de ceux que l'on peut appeler les médias du hip hop Malagasy. Leur présence sur les réseaux sociaux aujourd'hui est primordiale. Il y a de plus en plus de plateformes permettant de partager des produits et des œuvres, de communiquer des événements et autres. Je remercie personnellement ceux qui apportent leur pierre à l'édifice comme Mixtape Podcast, Aktiveo, Bomb Rush, le website Kolontsaina Mainty, Rap gasy en Images, qui est aussi un organisateur d'événements... On peut nettement constater et ressentir qu’il y a de l'évolution grâce à l'effort de chacun. Récemment, nous avons pu entendre le « Cyphaka », produit par le label Kolontsaina Mainty, qui fait référence aux réalités dont Madagascar fait face ou encore le cypher réalisé par Cypher Madagascar Tamaga 501. Ces opus sont très surprenants pour les amateurs de la culture urbaine. De leur côté, les danseurs font également un énorme progrès en créant des événements mensuels. L’établissement de la Fédération du Hip Hop et de la culture urbaine apporte aussi un nouvel air au système à Madagascar car aucune structure n’était clairement mise en place dans le Hip Hop. Nous avons donc désormais un pont entre les artistes et les consommateurs, mais aussi reliant la communauté du Hip hop à Madagascar avec l'extérieur. Tels sont les projets positifs qui, selon moi, peuvent conduire à l’expansion dans ce secteur.

Vos projets pour accompagner cette évolution ?
Le projet d'avenir concorde avec ce que je dis, que nous devons viser pour cette 50ème année, c'est-à-dire notre développement dans la communauté Hip Hop à travers le monde. En outre, il y aura quelques projets et compétitions en collaboration avec Hip Hop Works Spain et Hip Hop Works New York cette année. L'un des projets à venir aussi est la clôture de la célébration de ce 50ème anniversaire. Au cours de cet événement, une remise de « Honorary Awards » sera au programme. Aussi inclus dans notre calendrier de cette année : le Hip Hop Cine Fest à Rome, Italie et en Espagne au mois de Mai/Août. Nous travaillons également sur un projet appelé Bravas Project qui aura lieu à Barcelone, en Espagne. C’est un projet qui met en avant les femmes hiphoppas du monde entier en partenariat avec Marcos Duran aka Marco Fonktana ou El Tornado, Sandra Jurado, Miriam García et notre Directrice Adjointe Raquel Delgado. Au programme : des masterclasses, des concerts, de la production de musique, un podcast, un panel de discussion…Aussi, le GECSUMMIT ou Global Empowerment and Cultural Summit en association avec Hip Hop Loves Foundation des États-Unis et Hip Hop en Movimiento du Venezuela, qui est un sommet en ligne et en présentiel où tous les acteurs du hip hop se réuniront pour une conférence. Les danseurs, les rappeurs, les artistes en graffiti, les beatboxers, les producteurs et les promoteurs se donneront donc rendez-vous pour profiter de plusieurs performances à Rio de Janeiro, au Brésil.

Propos recueillis par Mpihary Razafindrabezandrina

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