On l’appelle le backlog. Cette file d’attente de jeux achetés et jamais lancés, qui s’allonge à chaque solde. On les possède, on ne les touche pas. Et pourtant, on continue d’en ajouter. La mode de l’accumulation vidéoludique a transformé le joueur en collectionneur d’un temps qu’il n’a pas. À force de stocker des heures qu’on ne possède pas tout de suite, on finit par se demander à quoi ressemble vraiment ce qu’on garde pour plus tard.

La promesse en solde
Tout commence par une bonne affaire. Un jeu culte à trois euros, un chef-d’œuvre indépendant à prix cassé, ou encore une réduction qu’on aurait tort de laisser passer par peur de ne plus jamais la revoir. Les plateformes comme Steam ont fait de l’achat un réflexe. La simplicité du geste encourage l’achat facile. On coche une case, notre bibliothèque grossit, et l’acquisition nous donne un sentiment de satisfaction immédiate.
Le problème, c’est qu’on n’achète plus un jeu pour y jouer. On l’achète pour l’avoir. La transaction devient une fin en soi, et le plaisir se déplace du jeu vers la possession. On repart content, sans avoir joué à quoi que ce soit.

Une dette silencieuse
Chaque titre ajouté est une promesse faite à soi-même. Un jour, on y jouera. Un jour, on prendra le temps. Mais les jours s’accumulent aussi vite que les jeux, et la pile devient une forme de dette. Non pas financière, mais morale, à soi-même. Le backlog nous regarde comme une liste de choses inachevées, un rappel discret de tout ce qu’on avait prévu d’aimer. On stocke du temps futur qu’on n’aura jamais. Et cette réserve censée rassurer finit parfois par peser.

Posséder ou vivre
C’est là que la question se retourne. Faut-il vraiment tout garder ? C’est une illusion du choix dans laquelle on s’enferme. La bibliothèque pleine nous fait croire que les possibilités sont vastes, mais elle peut aussi paralyser. Trop d’options, et on ne lance plus rien. Imaginez être abonné à la centaine de chaînes du satellite, mais n’en regarder que trois ou quatre au quotidien.
À l’inverse, certains joueurs assument de moins posséder pour mieux jouer, de finir un jeu avant d’en ouvrir un autre. La rareté redonne de la valeur. Un jeu qu’on a vraiment choisi n’est pas un jeu qu’on a simplement acheté, mais qu’on fait vivre.
Alors, faut-il posséder tous ces jeux ? Peut-être pas. Ou peut-être autrement. Non pas comme on remplit un coffre, mais comme on garde quelques histoires que nous comptons vraiment vivre. Ce backlog ne parle pas seulement de jeux vidéo. L’accumulation parle de notre rapport au temps, de cette façon moderne de confondre avoir et faire, et de notre difficulté à choisir quand tout devient possible.
Eymeric Radilofe