Payer aujourd'hui pour un jeu qui ne sera terminé que demain, peut-être. Le principe est devenu banal. On ouvre les portes d'un chantier, et on invite les joueurs à s'y installer avant la fin des travaux. Plus encore, les joueurs deviennent des ingénieurs des travaux finis. Le studio récolte de l'argent et des retours, le joueur récolte une place aux premières loges. Mais à force de payer pour l'inachevé, on finit par se demander ce qu'on achète vraiment. Un jeu, ou une promesse de jeu. Ce n’est pas de la précommande, puisqu’on nous invite à participer, d’une certaine façon, au développement. Et devant ce qu’on appelle aussi l’alpha test, on retrouve surtout deux types de joueurs.

Le joueur qui finance
L’accès anticipé, c’est avant tout un marché tacite. Le studio n'a pas terminé, mais il a besoin de moyens pour continuer. Alors il ouvre la boutique en avance. Le joueur, lui, n'achète pas un produit fini, mais il avance des fonds. C'est un modèle qui a permis à des jeux comme Hades ou Baldur's Gate 3 de devenir ce qu’ils sont aujourd’hui, et qui a fait de Minecraft un phénomène mondial avant même sa version définitive.
On ne se contente pas de consommer, on soutient. La transaction est alors un vote de confiance. Le problème, c'est qu'un vote de confiance n'est pas remboursable. Et peu sont les éditeurs qui retourneront l’argent des croyants, comme l’a fait Riot Games en avouant l’échec de 2XKO. Le joueur est donc en quelque sorte un investisseur, mais sans garantie de retour sur investissement.

Le joueur qui teste
Payer, c'est une chose. Travailler, c'en est une autre. Car l'accès anticipé transforme aussi le joueur en testeur. On remonte les bugs, on signale les déséquilibres, on remplit les forums de rapports détaillés. Ce que les studios facturaient autrefois à des équipes d'assurance qualité, ils le confient désormais à une main-d’œuvre gratuite. Mieux, qui paie parfois elle-même pour le faire. Apparu 2012, Star Citizen en est le triste ambassadeur.
Des années de développement, des sommes colossales récoltées, et un jeu toujours en chantier. Celui-ci organise même des conventions internationales durant lesquelles les fans se réjouissent lorsque le jeu crash sur scène. À l'inverse, No Man's Sky a montré qu'un studio pouvait tenir parole et redresser la barre. Le joueur-testeur oscille ainsi entre deux rôles. Il est partenaire d'un projet, ou ouvrier gratuit d'une usine qui ne ferme jamais.

Soutenir ou attendre
Voici donc la question. Faut-il vraiment payer pour l'inachevé ? On croit acheter un accès, on achète surtout un pari. L'accès anticipé nous fait entrer dans la fabrique, avec ce que implique au niveau excitation et frustration. Certains joueurs adorent voir un jeu grandir sous leurs yeux, patch après patch. D'autres préfèrent attendre la version finale, celle qui tient toutes ses promesses. Il n'y a pas de mauvaise réponse, seulement deux positions. Participer au voyage, ou arriver quand la table est déjà en place.
Eymeric Radilofe