Mars dernier, Joro Rakotozafiarison posait enfin son premier album sur la table. Nuit Blanche, sept titres, vingt-deux musiciens — et treize ans après ses premiers accords remarqués au tremplin Madajazzcar. Pour un premier opus, on repassera pour la modestie. La guitare électrique comme pinceau, le jazz contemporain comme terrain de jeu : bienvenue dans l'univers du Jazz Geek.
Tout commence, comme souvent dans le jazz, par une nuit qui refuse de se terminer. Une insomnie créatrice, une mélodie capturée au crépuscule, et l'évidence d'un titre. « Pourquoi ne pas enregistrer ? Dans le jazz, sortir un single est rare, surtout à vingt-deux musiciens », glisse Joro avec le sourire de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il fait. Nuit Blanche, ballade paisible devenue pièce maîtresse, donne son nom à l'ensemble du projet — hommage assumé aux préférences du public.

L'album convoque une véritable armée de l'ombre : la crème de la scène locale, Tsanta Randriamihajasoa, le Weaver Trio, Bolo, mais aussi le Polonais Tytus Lajdecki. Cette masse orchestrale confère à l'opus une épaisseur sonore rare pour un premier disque. Des morceaux comme Tarmac, Mars Landing ou Plastoc City révèlent une écriture cinématographique où synthétiseurs modernes et noblesse des cordes cohabitent sans se bousculer.
On pense aux textures de Kurt Rosenwinkel, à l'énergie de Julian Lage — mais Joro ne se contente pas de citer ses influences, il les digère. Sa samba devient polyrythmique, ses structures défient les carrures traditionnelles, ses voicings sortent des sentiers battus. Le tout sans jamais tomber dans la démonstration stérile. Son style, que ses fans ont baptisé Jazz Geek, c'est ça : une technique de haut vol mise au service de l'immersion, pas de l'ego. Depuis 2013, il s'est forgé ce son aux côtés de pointures comme Lalatiana, Rija Ramanantoanina, et des internationaux Dominique DiPiazza et Sebastian Studnitzky. Des écoles solides. Des oreilles qui forment les oreilles.
Treize ans à prêter son jeu aux projets des autres. À accompagner, à comper, à tisser des harmonies sous les mélodies des copains. Nuit Blanche est l'album de la maturité — celui où Joro s'autorise enfin à « laisser une trace », selon ses propres mots. Complexité harmonique, paysages sonores oniriques, polyrythmie assumée : tout y est, mais jamais pour épater la galerie. « Le jazz n'est pas une question de connaissance, mais de curiosité », résume-t-il.
Tatiana Randriamanakajasoa