Du sensible au politique, le cas Joël Andrianomearisoa
21 août 2026 // Arts Plastiques // 2350 vues // Nc : 199

Le problème malgache est esthétique. Mais nul ne le dira. Car le ressentir est devenu impossible. La raison est simple. Le terme même d'« esthétique ». Vidé de son sens. « Esthétique », réduit au « joli », plus proche, dans le sens commun, du travail de l'esthéticienne que de l'esthète. Bien loin de son sens premier, l'« aisthésis », le ressenti. Pourtant, le problème est de taille, car si vivre ensemble il faut, le « ressentir » en commun devient essentiel. Joël Andrianomearisoa l’a compris. Et alors que les engourdis font masse, que le politique disparaît faute de sens commun, l'homme s'acharne. Il bouscule, trouble, aiguise et ne laisse indifférent personne, même les plus sceptiques. En cela, son œuvre agit politiquement.

L'esthétique comme fondement du politique

D'abord, je précise que « j'emploie ici le terme esthétique dans son sens le plus vaste, où l'aisthesis est la sensation, et où la question esthétique est donc celle du sentir et de la sensibilité en général » . De cette unique définition découle le cœur du problème. Un Madagascar où le sensible a été laissé à l'abandon. Où la sensibilité commune n'est plus. Où la violence, la misère et la corruption prospèrent parce que, AN-ESTHÉSIÉS, c'est-à-dire privés d'« aisthésis », privés de sensibilité, nous ne ressentons plus le sordide. Mais cet état de fait s'étend insidieusement à l'art de vivre. La civilité. Ou, plus profondément encore, à notre rapport au patrimoine et donc au musée. En somme, à l'art d'être et son abandon. Conduisant à un mal-être généralisé.

Pourtant, cette sensibilité commune est bien la condition même du politique, c'est-à-dire de la dimension politique de l'existence. Car elle seule permet de s'élever du singulier au général. Voilà pourquoi l'homme politique malgache est une race éteinte, ne laissant à sa place que la horde des épiciers aux appétits vils. Eux, comme nous tous peut-être, devenus insensibles à ce qui touche à l'ensemble, condamnés à tourner en rond dans leurs petits intérêts, isolés sans même en avoir conscience.

Pour s'en convaincre, il suffit de constater combien nous sommes devenus indifférents à la souffrance humaine. Des corps mutilés retrouvés par centaines ces derniers temps. En réponse, un homme brûlé vif devant une foule impassible. Violence sur violence. La question se pose : comment de telles atrocités sont-elles possibles quand l'horreur devant la souffrance humaine relève d'un réflexe, comme ce doigt qui se retire aussitôt d'un couvercle brûlant ? À moins, bien sûr, que ce doigt ne soit devenu insensible. Voilà bien la réponse. L'insensibilité, ou plus précisément l'AN-ESTHÉSIE, devenue générale, dans une société où l'esthétique, laissée à la dérive, n'est même plus une question.

Joël Andrianomearisoa, le politique

Est politique ce qui a trait au vivre-ensemble. Je le répète : sa condition est la sensibilité commune.

« La politique est l'art de garantir une unité de la cité dans son désir d'avenir commun, son in-dividuation, sa singularité comme devenir-un. Or, un tel désir suppose un fonds esthétique commun. L'être-ensemble est celui d'un ensemble sensible. Une communauté politique est donc la communauté d'un sentir. Si l'on n'est pas capable d'aimer ensemble les choses (paysages, villes, objets, œuvres, langues, etc.), on ne peut pas s'aimer. Tel est le sens de la philia chez Aristote. S'aimer, c'est aimer ensemble des choses autres que soi. »

En ce sens, nous sommes en droit de nous interroger. Existe-t-il aujourd'hui, en ces terres, une œuvre qui prenne véritablement au sérieux cette question esthétique, et donc politique ?

Non pas seulement dans sa dimension formelle et simplificatrice, entre couleur et matière, mais au sens le plus profond du terme. Quelle œuvre interroge nos émotions ? Notre sensibilité à la famille ? À l'amour ? Au bâti ? Aux idées ? Qui le fait de manière totale, de la manière de recevoir, de servir, de traiter les autres, jusqu'aux questions relevant de l'art et de la littérature ?

Cette question mérite d'être posée. Car il ne s'agit pas seulement de produire des œuvres. Il s'agit de travailler les conditions mêmes de notre sensibilité commune. C'est là que l'œuvre de Joël Andrianomearisoa révèle sa véritable portée.

Avec Hakanto Contemporary, la question n'est plus seulement celle d'un centre d'art. C'est une question : comment vivre l'art aujourd'hui ? Comment retrouver une sensibilité, dans un Madagascar en prise à tous les vents et à toutes les tempêtes ? Et si, au lieu du mur blanc et des surfaces polies, on proposait le brut ? Et si, au lieu des briques et des murs lisses, on proposait le béton et le fer ? N'est-ce pas de ce même ciment gris et de ce même métal que la ville est faite ? N'est-ce pas le reflet même de notre réalité ?

De même, Hakanto House n'est pas seulement un hôtel. C'est une interrogation sur ce que signifie recevoir, cuisiner, habiter le quotidien. Les plats, le personnel, la disposition architecturale. Tout y contribue à questionner notre sensibilité et à l'aiguiser. Quant à Hakanto Éditions, elles constituent une question posée à la manière même de faire des livres ici. Là où faire livre est déjà problématique. Mais tout, du Musée des promesses, en passant par Hevitra, teboka, baraingo sy tsoraka, jusqu'à Eto isika dia manandratra ny nofin'izao tontolo izao, réinvente nos manières de ressentir, en proposant une véritable esthétique contemporaine.

En définitive, qu'on adhère ou non à ses formes, une chose demeure : l’œuvre de Joël Andrianomearisoa ne cesse de déplacer la question du sensible bien au-delà du seul champ artistique. Elle touche à ce sans quoi aucune communauté ne peut durablement tenir : une sensibilité commune. C'est à cet endroit précis qu'elle est, au sens strict, politique.

Les critiques d'Elie Ramanankavana

Poète / Curateur d'Art / Critique d'art et de littérature / Journaliste

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