Ariry Andriamoratsiresy - Compagnie Rary « La danse n’est pas qu’une tendance, c’est une idée »
9 juillet 2023 // Grande Interview // 89 vues // Nc : 162

Plus que des mouvements du corps, la danse contemporaine est l’expression du corps. Ariry Andriamoratsiresy, fondateur de la Compagnie Rary est la référence de la danse contemporaine à Madagascar. Enseignant agréé, le danseur a décidé, il y a 27 ans, de se convertir à l’apprentissage de la danse. Avec son équipe Rary, Ariry se met au défi d’assurer la relève. Motivée par la vertu communicative de la discipline, l’artiste regrette la vision actuelle de la danse qui se fond peu à peu dans l’apparence.

Le milieu de la danse à Madagascar, actuellement ?
Je dirais que le monde de la danse est à son apogée. Mais comme toute montée, il y a une descente imminente. De plus en plus de jeunes s’y intéressent, les réseaux sociaux le montrent. Je trouve que tout ce qu’il se passe sur Tik Tok particulièrement est formidable, mais au grand regret, le contenu donne énormément de valeur au sens du divertissement du corps et à l’apparence. L’essence même de la danse, qui est la communication par les mouvements, est déstabilisée.

« Je défends la diversité dans mes chorégraphies »

Elle est fragilisée par la tendance…
Cela ne se passe pas uniquement sur les réseaux sociaux, le public est exposé au décor extérieur, aux habits, à la musique entraînante, et le sens de la danse finit par s’accorder au divertissement. Son trait de porteur de message se voit fragilisé par la tendance. C’est cela qui distingue la danse contemporaine des autres disciplines, chaque mouvement a son sens. Je salue particulièrement l’initiative du Festival Evasion Danse, il y a quelques jours, où chacun essaye de ramener et de répandre cette vision de la danse autant que possible.

Justement, la danse contemporaine est aussi un vecteur de message ?
La danse est un moyen de communication, ce sont des mouvements pour exprimer un message. On a tendance à l’oublier, mais l’histoire en est témoin : dans le temps des royautés, on dansait pour donner notre bénédiction, pour prier, surtout durant les festivités malgaches comme la circoncision, et c’est le cas partout à Madagascar. C’est ce caractère de la danse qu’on a repris dans la danse contemporaine, ou la danse des jours actuels. Dans la Compagnie Rary, nous aimons parler de mœurs, et mettre en avant les valeurs et les « riba » actuels de notre pays. C’est à partir de ces idées que se créent la chorégraphie (sora-dihy) et la choréologie (dihy soratra) où les pas, l’énergie et les exercices sont couché sur un papier. C’est cette dernière spécificité qui fait de la danse un vecteur de message.

La danse, de la théorie à la pratique…
Autant pour le « Sekoly Rary » que pour la Compagnie, j’essaye d’enseigner cette capacité à écrire à la relève, pour montrer que la danse est tout aussi théorique, d’autant que l’idée motrice de Rary est d’éduquer par ce moyen. La Compagnie a déjà un recueil de ces quelques gestes et exercices de corps pour que l’humain ait cette capacité personnelle, cette faculté et cette personnalité dont il a besoin pour faire face au monde extérieur. C’est pour cela également que durant les spectacles, on cherche de nouveaux pas, et qu’on évite de copier. Nous partons des gestes et du quotidien des Malgaches en général.

Une idée derrière chaque chorégraphie ?
Chaque geste du corps est significatif d’une idée. Personnellement, je défends la diversité dans mes chorégraphies : l’unité et la sacralité de chaque personne, mais surtout la mise en valeur de la différence. Ce sont également des valeurs que j’instaure au sein de la compagnie et de l’école. Pour exemple, toute personne qui vient au studio doit laisser ses chaussures au seuil de la porte avant d’avancer : la danse contemporaine implique que l’on pose la tête au sol, et c’est par respect pour chacun que l’on ne chausse pas – n’emporte pas les impuretés de l’extérieur. Cette pratique rappelle aussi une égalité entre chaque élève, chaque danseur, et ce, peu importe qui il est et d’où il vient. L’école et la compagnie penchent un peu plus vers l’éducation et le changement de comportement, tout en apprenant aux membres le sens du courage et l’audace. Ce sont des leçons que les danseurs vont emmener dans leurs vies quotidiennes, et pas uniquement en cours ou en répétition.

La Compagnie Rary, 27 ans de danse ?
Cela fait 27 ans, mais nous sommes en train de marquer notre 25e anniversaire qui, pour diverses raisons, n’a pas été célébré plus tôt. Il y a la Compagnie, qui regroupe les danseurs professionnels, et le « Sekoly Rary » qui est un centre ouvert à tout public qui souhaite apprendre. Je me souviens, quand j’ai créé l’école : je me suis mis au défi de faire apprécier la danse à un large public, plus particulièrement au genre masculin. On a tendance à penser que la danse contemporaine n’est pas une discipline pour les hommes, et j’aimerais prouver qu’il est tout à fait possible de la pratiquer en étant un homme, car il n'y a aucune barrière.

Aujourd’hui, il faut assurer la relève ?
Le temps a placé diverses personnes sur mon parcours, certains sont restés, d’autres sont partis. Mais c’est devenu ma force, et l’objectif de Rary a changé : c’est assurer la relève. Les personnes passent, les membres changent, mais le concept philosophique et artistique reste le même. Les nouveaux élèves – ceux qui ne connaissent pas encore les bases - sont toujours les bienvenus, autant pour assurer leur évolution et les enseigner à relâcher leur corps et avoir du rythme. Et en ce moment, l’école entraîne une quarantaine d’enfants et une cinquantaine d’adultes ; les enseignants sont les membres même de la Compagnie Rary.  Ils sont dix danseurs professionnels à qui je fais appel pour les spectacles. Plus important encore, cette célébration marque les 25 ans de partenariat avec le Tahala Rarihasina à Analakely qui, en toute honnêteté, a été l’outil indispensable au développement de la Compagnie et de l’école.

Une célébration qui a débuté depuis le mois de mars ?
Oui, la célébration a commencé en mars avec un spectacle et une conférence sur le « Dihy mampita hafatra » ou une danse à message. C’est une présentation que j’ai donnée à l’Akademia Malagasy, avec le soutien du directeur général du Tahala Rarihasina. Si l’on pense que les mots et l’expression sont porteurs de message, j’ai prouvé devant un public d’expert que la danse également l’est. Le cœur de la célébration a été marqué en avril par des défilés et des expositions « Sary tapaky ny Rary » avec 1500 à 2000 tirages de photos de tous ceux qui sont passés au studio, une session d’apprentissage d’instruments libres comme le tambour, et bien évidemment la célébration de la journée mondiale de la danse.

« J’ai grand espoir que la danse reprenne le sens et le fond qui lui est attribué : le partage et le message. »

Et qui se terminera ce mois de juillet…
Nous allons clôturer tout cela avec la résidence « Labdihy » qui réunira pendant deux semaines des professionnels et des jeunes créateurs de la danse. Ce dernier événement est la finalité d’une tournée à Antsirabe puis à Moramanga et ailleurs : l’objectif est de réunir les jeunes passionnés dans des partages sur la pédagogie, la chorégraphie, le leadership de compagnie, et surtout la création qui est le fond de la danse, le message. C’est ce circuit inter-régional qu’on essaye de placer dans les jours qui suivent, puis ils se retrouveront à Antananarivo pour créer.

L’avenir de la danse à Madagascar ?
J’ai grand espoir que la danse reprenne le sens et le fond qui lui est attribué : le partage et le message. La danse n’est pas qu’une tendance, c’est une idée. Avec cela, je voudrais montrer que les danseurs malgaches ont de quoi être fiers d’eux, par la culture et par la formation. Les artistes de Madagascar sont capables d’offrir une choréologie de haut niveau. En fait, si on cherche bien, on découvre que cette capacité d’écrire la chorégraphie a débuté vers le 17e siècle à Madagascar. Cela prouve tout simplement que la culture y est depuis un moment. Et il est vrai que Madagascar est un pays en voie de développement, mais il ne faut pas sous-estimer cette richesse qu’on a là, dans notre tête. Nous n’avons rien à envier aux pays étrangers, le pays regorge de talents et d’intellects prêts à faire bouger la ligne.

Propos recueillis par Rova Andriantsileferintsoa

Laisser un commentaire
no comment
no comment - La 5e édition de la résidence Regards  Croisés à Diego Suarez

Lire

15 juillet 2024

La 5e édition de la résidence Regards Croisés à Diego Suarez

La 5e édition de la résidence Regards Croisés à Diego Suarez s’est déroulée du 24 juin au 06 juillet organisée par l’Alliance Française d’Antsiranana...

Edito
no comment - L’appel de la forêt

Lire le magazine

L’appel de la forêt

En octobre 2023, les Mikea ont participé au premier congrès sur la conservation des peuples autochtones des communautés locales d’Afrique à Namibie. C’est la première fois qu’un Mikea, en la personne de Tsivohara sort de Madagascar pour représenter sa communauté à une réunion internationale. Les Mikéa sont les derniers chasseurs-cueilleurs de Madagascar habitants dans le sud-ouest de l’Île. Depuis de nombreuses années, ce peuple est entouré de légendes non fondées et suscite la curiosité des chercheurs et des historiens. Et pourtant, c’est un peuple qui a hérité d’une culture et d’un mode de vie séculaire vouant à disparaître, si aucune initiative n’est lancée pour sauver leur forêt qui continue de brûler chaque année. Une forêt primaire pourtant nommée au rang de patrimoine mondial de l’UNESCO. Comme le précise le photographe Thierry Cron (p.44), l’objectif principal de son travail photographique est de faire découvrir ce peuple au plus grand nombre, de sensibiliser le public à la précarité de leur situation, de susciter une prise de conscience collective et d’encourager des actions concrètes en faveur de la préservation de leur environnement et de leur mode de vie. 

no comment - mag no media 02 - Mai - Juin 2024

Lire le magazine no media

No comment Tv

GRAND ANGLE - Mikea - Thierry Cron - Reportage photos – NC 174

En octobre 2023, les Mikea ont participé au premier congrès sur la conservation des peuples autochtones des communautés locales d’Afrique à Namibie. C’est la première fois qu’un Mikea, en la personne de Tsivohara sort de Madagascar pour représenter sa communauté à une réunion internationale. Les Mikéa sont les derniers chasseurs-cueilleurs de Madagascar habitants dans le sud-ouest de l’Île, victimes de la déforestation.

Focus

Fête de la musique et les 60 ans de l'IFM

Fête de la musique et les 60 ans de l'IFM Hors les Murs à la Zone Zital Ankorondrano, le samedi 22 juin.

no comment - Fête de la musique et les 60 ans de l'IFM

Voir