Poutaxhs : « Améliorer la réputation des ‘films gasy’ »
7 décembre 2023 - CulturesNo Comment   //   213 Views   //   N°: 167

Randrianarivony Maminiaina Patrick dit Poutaxhs est un visage et un nom familiers pour les amateurs de films malgaches. Depuis ses débuts en tant qu’acteur dans le film Rapaoly Cowboy en 2003, prix du meilleur acteur, prix du jury comme la meilleure série de l’année aux Novegasy Awards, s’étalent deux décennies de cinéma. Ces vingt dernières années, il a été tantôt acteur, tantôt réalisateur et producteur, mentor puis propriétaire de sa propre maison de production, Progénération. Une versatilité qui a forgé sa vision du cinéma malgache, son évolution et son devenir.

Avec Progénération, êtes-vous pour quelque chose dans l’évolution de l’acting à Madagascar ?
Ma femme et moi avons commencé Progénération Studio en tant qu’agence de communication et en événementiel en 2013. C’est en 2020 que nous avons commencé le cinéma. Chez Progénération, chacun est reconnu à sa juste valeur, dont les figurants. D’ailleurs, je forme les acteurs de A à Z. Dès le début, ils doivent maîtriser les termes techniques, car entre eux, nombreux sont ceux qui sont encore novices. À part les termes techniques, il y a aussi les exercices de confiance en soi, de respirations et d’émotions, cela nécessite énormément de travail. Pour les acteurs d’abord, c’est difficile d’entrer dans un rôle qu’il faut incarner pendant tout le tournage, cela demande de l’énergie et une concentration totale.

Cela oblige aussi un investissement personnel pour le look, de même que pour les costumes… nous n’avons pas encore suffisamment de budget pour habiller les acteurs et les actrices, c’est aussi le cas pour la mise en beauté, car pour cela il faut embaucher une personne qui se chargera uniquement du maquillage pendant tout le tournage, et un costumier. Nous n’y sommes pas encore arrivés à Madagascar.

Et quels défis en tant que réalisateur et producteur ?
J’ai produit le feuilleton Zovy qui est diffusé sur Novegasy depuis 2021, et nous continuons avec la deuxième saison. J’ai reçu le premier prix du jury trophée d’or, et troisième prix du public trophée de bronze. J’ai aussi produit Fahavaloko malalako, et Atrika. Il y a les piratages, un problème que nous partageons avec le monde entier, ce qui fait que les producteurs craignent de ne pas avoir un retour sur investissement. D’autant plus s’ils s’égarent des types de films communément admis comme garants d’un succès commercial auprès du public malgache. Chez Novegasy, nous essayons de contourner ce problème, de réunir les producteurs pour changer de point de vue, pour arrêter la mauvaise réputation du « film gasy ». Et cela a déjà commencé avec Atrika, après six épisodes, nous avons reçu des commentaires positifs, certains ont comparé notre niveau avec celui de Netflix, cela encourage les réalisateurs. Jusqu’ici, j’ai observé que 80 % des films gardent le genre d’histoire dont ils sont sûrs du succès commercial. Mais l’art ce n’est pas du business, et le cinéma est un art. C’est grâce à cette conviction que mes films sont facilement reconnaissables, le public reconnaît la touche Poutaxhs.

Faire un film, il y a dix ans et aujourd’hui ?
Avant, il y avait une vision négative du « film gasy », mais avec la chaîne Novegasy, il y a une vraie demande de la part du public. Le cinéma se professionnalise, c’est aussi grâce aux producteurs qui sont en concurrence, cela pousse à évoluer en termes de savoir-faire. Je ne lésine pas sur la qualité pour atteindre les normes internationales. Avant, les réalisateurs se servaient d’un écran de télévision comme moniteur, et la perche micro était difficilement ajustable. Mais aujourd’hui, on peut trouver des matériels de qualité sur le marché local. Même chose pour la qualité de l’image, et celle du son. D’ailleurs, nous sommes toujours en train d’améliorer la qualité du son, c’est la plus grande faille dans la production des films. Mais l’image a vraiment évolué. Au moment où j’ai commencé, il n’y avait qu’une seule caméra pour tourner tout un film. C’est-à-dire qu’une scène pouvait être coupée jusqu’à vingt fois pendant le tournage, pour ne garder que sept prises, c’était compliqué. La technologie évolue, et les producteurs réellement passionnés sont prêts à acquérir le matériel adéquat.

Nouveaux moyens de production, nouveaux types d’histoires ?
Pour certains producteurs, réalisateurs et scénaristes, une histoire pour les Malgaches doit refléter la vie quotidienne : par exemple, je vais sortir, acheter des tomates au marché, ce genre d’histoire. Il y a cette croyance selon laquelle les Malgaches doivent forcément retrouver ces archétypes dans un film : le riche qui demande à ce qu’on rembourse son argent, le pauvre, des scènes de ménage. C’est un schéma qui est profondément ancré dans l’imaginaire de ce qu’un film malgache doit être. Or, un film, c’est une fiction, pourquoi investir un budget pour montrer ce qu’on voit déjà à l’ordinaire ? Cela n’apporte rien du tout au public, ils n’ont qu’à observer leurs voisins au lieu de regarder ce genre de film, ils ne sont pas éduqués au septième art. 

Se placer entre l’ordinaire et l’extraordinaire ?
Le cinéma doit emmener le public ailleurs, les sortir de la vie quotidienne. Je prends les rêves comme points de départ, nous rêvons souvent de situations qui sont presque impossibles dans la vraie vie. Par exemple, je joue le personnage d’un guitariste, pour le démarquer des autres musiciens, il pourrait peut-être jouer avec sa langue. Je me place donc entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Avec « Fahavaloko malalako », je suis déjà allé dans ce sens. Bien sûr, il y a toujours les intrigues prisées des Malgaches. Mais, au lieu de s’y limiter, je pimente les cas de figure, pour provoquer des questions de la part du public. Au final, c’est mon rôle de faire en sorte que des situations inhabituelles soient rendues possibles à l’écran. C’est aussi le cas de « Atrika », quelqu’un commet un meurtre par accident, et la victime vient le hanter dans ses rêves après, c’est un peu paranormal.

Pourquoi élargir les thèmes ?
Pour faire un film, il faut du culot, de l’ambition et de la conviction. Il faut venir avec une idée audacieuse, oser affronter son public. C’est celui qui écrit, réalise et produit qui propose quelque chose au public, et non l’inverse. De la même façon, je ne vais jamais dicter un chanteur sur quelle thématique il doit chanter. C’est moi qui offre, le public peut l’accepter ou pas. Certains producteurs malgaches manquent de cette audace, ils restent dans leur zone de confort, mais pour moi l’art est sans frontières.

Étudier à l’étranger, est-ce envisageable ?
J’ai quelques amis producteurs qui me sollicitent pour aller étudier le cinéma au Maroc, ou au Canada. Mais si nous partons tous d’ici, qui va rehausser le cinéma malgache ? Certes, notre métier est plus reconnu à l’étranger, on peut mieux en vivre là, mais je préfère rester pour faire ma part au cinéma malgache. Dans cinq ans, j’ambitionne de produire un film dont la qualité pourra s’aligner aux normes internationales. Le cinéma n’est ni un passe-temps ni une distraction, c’est un métier comme tout autre métier. Et si on est vraiment passionné, il faut chercher, même si on n’a pas les moyens de suivre des études, maintenant il y a internet, il faut être autodidacte. C’est de l’art avant tout.

Quelle direction pour le cinéma malgache ?
Pour un de leurs films, Craft Film m’a déjà sollicité pour apporter mon expérience et mes conseils en tant qu’aîné. Mamy Ranto m’a appelé pour être acteur, alors je ne me suis pas immiscé davantage dans la réalisation, je suis resté dans mon rôle d’acteur. Mais d’après moi, leur film « Tafita » s’approche déjà du top. À part quelques jeux d’acteurs qui sont exagérés, je les félicite. Je suis toujours partant pour épauler les jeunes dans le milieu du cinéma. D’ailleurs, c’est une vocation de Progénération, je travaille avec des jeunes, je donne une chance à chacun de s’épanouir dans sa passion. Par exemple, j’avais un coréalisateur qui est devenu réalisateur maintenant, et les techniciens qui travaillent ici sont tous issus d’une même formation. Tout de suite après leurs études, ils ont intégré Progénération, c’est leur première expérience. Ma femme a questionné ce choix, mais je préfère embaucher des personnes suffisamment formées qui sont prêtes à se perfectionner par l’expérience, au lieu de profils qui ont une vision figée du cinéma depuis trente ans. Il y aura trois projets pour 2024, en février, août et décembre, je vous communiquerai les détails bientôt.

Propos recueillis par #MpiharyRazafindrabezandrina

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