Quinze ans qu'il tient la flamme. Guitariste, passeur de mémoire et expérimentateur assumé, Le Manana incarne une rareté dans le paysage musical malgache : il ose toucher au sacré — et il le fait bien.

Tout part d’un choc. À Beloha Tsiribihina, lors d’un rituel où les voix semblent convoquer les absents, il découvre le beko. Ce chant, souvent a cappella, porté par une intensité presque incantatoire, sert autant à dire la douleur qu’à maintenir le lien entre vivants et ancêtres. « Cela a touché mon âme », glisse-t-il, sans chercher à en rajouter — ce serait presque indécent. À partir de là, il ne s’agit plus d’apprendre une musique, mais d’habiter une mémoire. Quinze ans plus tard, la promesse tient toujours. Mais elle s’est déplacée. Prendre le beko — cette musique âpre, rituelle, peu connue au-delà des plateaux du Sud — et le faire converser avec le jazz, mais surtout avec le soukous, cette déflagration électrique née à Kinshasa dans les années 60, qui a conquis l'Afrique entière à coups de guitares vrombissantes et de rythmiques hypnotiques. À première vue, les deux univers n'ont rien à faire ensemble. C'est précisément là où Le Manana installe son campement. « Le but, c'est de rendre le rythme agréable à l'oreille tout en gardant son originalité — avec une petite sauce piquante de modernisation. Le rythme seul ne suffit pas : sans relief, le public s'évaderait. »
Ce qu'il cherche n'est pas la trahison, mais l'élargissement. Toucher un public qui n'aurait jamais poussé la porte du beko autrement. La fusion, chez lui, n'est pas un effet de mode — c'est une stratégie de survie culturelle. « Un pays qui ne défend pas sa culture sera toujours colonisé », lâche-t-il, sans détour, avec cette tranquille conviction des gens qui ont réfléchi longtemps avant de parler. À l'écoute de ses compositions, on perçoit effectivement quelque chose d'hybride et de cohérent à la fois — comme si le Sud profond de Madagascar avait, lui aussi, décidé de voyager. L’artiste compte actuellement trois albums au compteur, et un quatrième en gestation. Pour ses quinze ans de scène, un grand concert se prépare. Un anniversaire qu'il revendique collectif, avant tout. « Sans eux, il n'y aurait pas de 15e année », déclare-t-il. Le public, toujours. Comme le vrai dernier mot.
Tatiana Randriamanakajasoa
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