Lac Tritriva : Le cratère qui regarde les hommes
11 décembre 2025 // Escales // 894 vues // Nc : 191

Il y a des lieux qui semblent vous attendre. Tritriva en fait partie — un lac suspendu dans la roche, où les légendes se mêlent au vent. On y monte comme on remonterait un souvenir, et l’on en redescend différent, avec dans les poches un peu de silence et, dans la tête, beaucoup de profondeur.

À une quinzaine de kilomètres à l’ouest d’Antsirabe, là où la ville commence à s’effacer derrière les eucalyptus et les champs de carottes, le chemin s’élève et s’étire comme s’il cherchait à nous éprouver avant la récompense. Le lac Tritriva n’offre rien gratuitement. Il faut grimper, contourner, parfois patienter derrière un troupeau de zébus indolents avant que la route ne se libère. La dernière montée se fait souvent lentement — la mécanique est secondaire ici, car c’est le paysage qui mène la danse. Une piste cabossée, un virage serré, puis une élévation qui semble vouloir toucher le ciel. Et soudain, d’un coup, sans annonce ni tambour : un bleu profond posé dans un anneau de basalte. Le cratère, parfaitement ovale, donne au lieu un air d’amphithéâtre naturel où l’eau joue le rôle principal. « Tritriva, ce n’est pas un lac qu’on découvre par hasard. C’est un lac qui se mérite », glisse Jeannot, guide local depuis quinze ans. « Ceux qui montent jusqu’ici savent déjà qu’ils viennent chercher quelque chose », rajoute-t-il.

Le premier choc tient dans la couleur de l’eau. Le matin, elle se fait bleu nuit, lourde comme du velours. À midi, elle verdit légèrement, presque émeraude. Et lorsque le soleil décline, le lac se teinte de violet sombre, comme s’il absorbait les dernières lueurs pour mieux rêver.

Certains habitants assurent que ce changement de couleur n’est pas seulement un jeu de lumière. « On dit que le lac devient sombre quand un grand malheur va frapper le pays », raconte Jeannot, sans emphase. « Les anciens affirment l'avoir vu. Et vous savez… ici, les anciens ont rarement tort », dit-il, sourire en coin. Ce réalisme teinté de spiritualité structure la relation des habitants au lac : Tritriva n’est pas un décor, mais une présence.

Impossible de parler de Tritriva sans évoquer Rabeniomby et Ravolahanta, les deux amants malheureux que les familles voulaient séparer. Ayant – peut-être – inspiré Shakespeare pour Roméo et Juliette, leur histoire se termine ici, sur ces roches abruptes, dans un geste radical : un double suicide devenu légende. Sur une paroi du cratère, deux troncs enlacés — résultat d’un hasard géologique ou d’un clin d’œil de la nature — rappellent cette tragédie.

Les guides les montrent avec pudeur, comme on parle d’un ancien chagrin que l’on respecte encore. « C’est une histoire d’amour mais aussi une leçon : à Madagascar, l’amour peut être aussi profond que le lac », résume Jeannot.

À cela s’ajoute la croyance, tout aussi tenace, d’un tunnel souterrain reliant Tritriva au canal du Mozambique. Invraisemblable scientifiquement, mais étrangement cohérent pour ceux qui connaissent les subtilités des croyances malgaches. Le lac ne déborde jamais, ne s’assèche jamais : il se recharge autrement. Longtemps, la baignade y était strictement interdite — non par sécurité, mais par respect pour les razana, les ancêtres qui, dit-on, vivent tout près. « L’eau est sacrée. Ce qui appartient aux ancêtres doit leur rester », rappelle Jeannot.

Il ne faut pas imaginer un site touristique balisé façon carte postale. Tritriva cultive une sobriété volontaire. Pas de grandes infrastructures, pas de restaurants tapageurs. Le lac préfère la discrétion à l’esbroufe. Pourtant, le visiteur n’a pas le temps de s’ennuyer puisque ce ne sont pas les activités proposées qui manquent. Une randonnée circulaire permet de faire le tour du cratère, vingt ou trente minutes, parfois davantage pour ceux qui s’arrêtent tous les trois pas pour photographier. Des guides racontent les mythes, parfois différemment selon la sensibilité du moment. Les artisans vendent sculptures, pierres polies, petits souvenirs. Le panorama sur Antsirabe — minuscule, au loin — offre une sensation rare : celle d’être au-dessus du monde. Plusieurs hôtels et restaurants d’Antsirabe organisent des excursions, souvent combinées avec le lac Andraikiba. Mais Tritriva conserve une singularité, une sorte de gravité qui ralentit les gestes et invite à la contemplation.

Autour du lac vivent plusieurs familles, dont l’existence dépend en partie du tourisme. « Mais réduire leur présence à une fonction économique serait une erreur : ils incarnent l’âme même du lieu », souligne Jeannot, avant d’ajouter « Nous faisons partie du lac, et le lac fait partie de nous. » Ce dernier indique que quand il guide quelqu’un ici, ce n’est pas un travail. C’est une transmission. Il y a dans ces mots quelque chose de profondément vrai : Tritriva ne peut se comprendre sans ceux qui le veillent. Les enfants courent sur les pierres, les femmes vendent fruits et objets artisanaux, les hommes veillent au bon déroulement des visites. Une chaîne humaine qui, depuis des années, maintient l’énergie collective qui habite le site.

Ce lac a une manière étrange de vous accompagner même après votre départ. Peut-être parce qu’il est né d’une collision ancienne entre feu et eau, peut-être parce qu’il a gardé une partie du souffle volcanique qui l’a façonné. Ou peut-être simplement parce qu’il contient, dans ses eaux immobiles, quelque chose qui nous ressemble. « Il m’est arrivé — digression d’un autre temps — de revenir ici après plusieurs années et de m’apercevoir que rien n’avait changé : ni la roche, ni la rumeur du vent, ni l’ombre des légendes. C’est un luxe rare, dans un monde qui tourne trop vite », affirme Jean-Philippe Durand, Français tombé amoureux de ce site. « Revenez dans dix ans. Le lac sera toujours là. Fidèle. Les lacs fidèles, ça se fait rare », incite le guide. Il rigole, puis se reprend, comme pour s'excuser de trop en dire. Mais il a raison : Tritriva est de ces lieux qui restent.

Le lac Tritriva n’est pas seulement une destination touristique, mais également un lieu où les hommes viennent poser leurs questions, leurs histoires, leurs croyances. Un lieu où la réalité se mélange doucement au symbolique, comme si l’eau savait réconcilier ce que la vie sépare trop souvent. Ce lac, vieux de milliers d’années, continue de fasciner. Peut-être parce qu’il ne cherche pas à plaire. Peut-être parce qu’il ne dit rien. Peut-être parce qu’il regarde les hommes avec la patience des montagnes.

Solofo Ranaivo

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Les lieux restent presque immuables. On y retrouve les mêmes pièces, des fois un peu usagées, des fois rafraîchies à la hâte. Les mêmes scènes, les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes studios improvisés, les mêmes cafés où l’on refait le monde jusqu’à la dernière goutte de café noir. Le décor est planté. Et chaque année, on y rajoute des histoires. Une nouvelle année sans bruit. C’est le cas de 2026. Elle ne prétend pas bouleverser l’ordre établi. Elle n’a pas pour ambition de repeindre en entier le décor. Elle applique juste une nouvelle couche sur une fresque déjà bien fournie. Une couche de plus, ni la première ni la dernière. Et c’est très bien ainsi. La culture, après tout, ce n’est pas un feu d’artifice annuel. C’est une accumulation. Un empilement de récits, de gestes, de tentatives fragiles ou lumineuses.On imagine souvent cela : le même théâtre, la même cour d’école transformée en espace de spectacle, la même salle municipale qui sent le bois et la poussière. Et pourtant, chaque année, on y a perçu autre chose. Une oreille différente. Une nouvelle boule de rage. Un espoir plus petit, plus discret. Le lieu n’a pas changé mais l’histoire oui. Et tout dépend de cela. Alors, 2026 ne sera pas une page blanche. Elle inscrira une ligne de plus. Elle aura ses marges griffonnées, ses ratures, ses fulgurances. Certains artistes iront jouer aux mêmes endroits, mais avec d’autres choses à dire. Car on raconte jamais deux fois la même histoire, même quand on croit se répéter. Et puis, c’est plutôt rassurant. De savoir que les lieux tiennent bon. Qu’ils attendent. Qu’ils encaissent le passage du temps alors que nous, on continue à raconter, à chanter, à jouer, parfois même à douter. Le décor est encore là. Les histoires changent. Lentement mais surement, c’est comme cela que se construit le grand récit culturel malgache.

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